Le Cabaret des filles photoSpectacle de la Cie "Etincelles" (93), Avignon Off, vu le 10 Juil. 2014, 17h30,  Espace Roseau.

 

Création collective

Auteure associée : Carole Prieur

Mise en scène : Vanessa Sanchez

Interprètes : Déborah Coustols (la femme solo), Laurence Despezelle-Pérardel (la femme pleine, la femme écartelée), Emmanuel Leckner (animateur), Sarah Taradach (la femme à demi)

Chorégraphies : Jessica Fouché.


vivant-3-toiles-4Genre : théâtre

Durée : 1h20

Public : tous à partir de 14 ans

Création 2014

 

"Décloisonner les genres et mêler les publics" sont les moteurs de la Compagnie Etincelles, créée en 1991.

 

Spectacle féminin et féministe aussi, il met en scène trois jeunes femmes, artistes de cabaret, et un jeune animateur, seul homme. Ils se préparent entre deux scènes et discutent. Toutes trois vivent différemment  l'émancipation difficilement obtenue par la génération précédente. Elles dévoilent leur quotidien et se mettent à nu. Avec cocasserie, émotion, crudité, dans la douleur ou avec humour, elles évoquent des tranches de vie "féminine", que leurs noms de scènes illustrent bien : "femme solo", "femme écartelée", "femme à demi". "La femme pleine" est enceinte (un instant j'y ai cru !). Seul l'homme est sans nom : homme générique ? Où en sommes-nous dans cette fameuse recherche d'équilibre entre les sexes ? Y a-t-il eu progrès ou régressions ?  Et où en est l'homme dans tout ça ?

 

Décor de cabaret, tables de café et chaises. Musique de piano-bar. Les filles attendent en faisant des assouplissements mais une parole malheureuse de l'animateur déclenche une certaine irritation. Entre chaque numéro de danse les filles racontent leurs difficultés, montrant que les vieux schémas n'ont pas complètement disparu. Emouvantes, drôles, ou en colère. Elles parlent  vrai en chantant, en dansant, en déclamant. Dans une suite de numéros très habilement articulés et intégrés dans le rythme de l'ensemble, elles ouvrent un abîme de questions sur la part féminine et masculine en chacun(e), le poids du corps chez les femmes, la vie sexuelle, l'apparence, l'amour, le nécessaire respect de la complexité, l'homme, etc. Oui, dit "la femme solo", on peut très bien se débrouiller seule mais on peut aussi vouloir se jeter dans les bras d'un homme. Et les hommes savent-ils que le jugement impitoyable de leur regard sur une femme peut la démolir ? La "femme à demi" a appris de son père à se battre, mais n'a rien su de la féminité... alors, féministe ou misogyne, son père ? Après avoir confié son bébé à "l'homme"," la femme solo" dans un bon jeu burlesque décrit son quotidien échevelé affolant, entre bébé, maison, boulot, amis, etc. L'homme, maladroit et incompris lui aussi, titube de fatigue. Scène superbe qui débouche sur une belle chorégraphie. Les mots sont parfois durs et violents, mais le jeu transcende le réalisme cru pour faire passer l'essentiel. Ainsi la "femme à demi" qui s'est vécue "bête sauvage" pendant ses fausses-couches est maintenant "louve redoutable". Le corps des femmes serait-il nié dans son animalité ? Mais chez le gynécologue, dans la négation de son intimité et face à des d'instruments terrifiants, "la femme écartelée" doit être "détendue". Enfin j'ai été impressionnée par une scène hallucinante de réalisme, où  l'homme est pris à parti verbalement très grossièrement puis pourchassé par les trois femmes, comme certains "jeunes mâles" savent le faire avec les femmes dans la rue. Ahuri, bouleversé, abattu, le comédien titube puis s'effondre, dans une admirable chorégraphie. Cette image inversée est porteuse de leçon.

 

Tiraillées entre leur désir d'émancipation et les exigences de leur sexe, les femmes jouent souvent les équilibristes pour satisfaire des injonctions contradictoires. Souvent à bout, elles tentent de se faire entendre par tous les moyens et la forme théâtrale peut faire preuve de son efficacité. Ce spectacle pose les ambiguïtés et les contradictions en jeu dans les relations féminin-masculin, dans cette recherche permanente d'épanouissement et d'équilibre où hommes et femmes se débattent dans le même bateau. Très réussi à tous points de vue, il mérite d'être vu dès l'adolescence, par garçons et filles, et à tous âges par tous public, dans les lieux les plus divers possibles.

 

Catherine Polge

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