C'est (un peu) compliqué d'être à l'origine du monde
C'est (un peu) compliqué d'être à l'origine du monde

Présent sur le Off d'Avignon 2016

Spectacle de la compagnie Les filles de Simone (93), vu au Théâtre du Rond-Point (Paris 8°), le 30 octobre 2015

Mise en scène : Claire Frétel

Texte : Tiphaine Gentilleau

Interprétation : Tiphaine Gentilleau et Chloé Olivérès

Genre : Théâtre

Public : Adulte

Durée : 1h10

"C’est (un peu) compliqué d’être à l’origine du monde". Pour une féministe revendiquée et peintre de surcroît, voilà un titre qui avait retenu mon attention alors que je dépouillais le programme du Rond-Point. Le spectacle n’a pas déçu mon attente. En 1h10, tout est dit et diablement bien dit, sur les affres de la maternité dans notre société contemporaine. Parole de femme, parole de mère !

Ce spectacle est une création collective de la compagnie si bien nommée "Les filles de Simone". Tiphaine Gentilleau signe un texte à la fois référencé et hilarant. Elle l’incarne avec brio avec la non moins brillante Chloé Olivérès. Elles sont portées par la mise en scène époustouflante d’inventivité de Claire Frétel.

C’est l’histoire – vieille comme le monde – d’une jeune femme qui devient mère. Vieille comme le monde, enfin, pas tout à fait ! Nous sommes au XXIème siècle, Simone de Beauvoir et le MLF sont passés par là : la jeune femme a donc choisi d’avoir un enfant et elle travaille. Comédienne de son état. Le détail a son importance. Outre la mise en abyme que ce scénario quelque peu autobiographique permet, les horaires atypiques en vigueur dans le métier et le chantage affectif de l’employeur compliquent encore un peu plus ce que chacune d’entre nous connaît si bien !

Bref, en quelques tableaux, nous allons suivre ce devenir-mère depuis le verdict du test de grossesse jusqu’au premier gros craquage de la superwoman épuisée, en passant par tous les rendez-vous incontournables de ce moment clef de la vie d’une femme : la gynéco castratrice, l’annonce à l’employeur, les séances psychédéliques d’haptonomie, l’accouchement et son (in)évitable épisiotomie, la grand-mère abusive, le "congé mater" entre tétées, tétées et re-tétées, le retour à la vie active avec son lot de complications, à commencer par une vie sexuelle en berne.

Chloé Olivérès et Tiphaine Gentilleau endossent tous les rôles et incarnent tour à tour cette mère en devenir dans tous ses états. Ce choix de mise en scène est judicieux car il permet de généraliser le problème : ce n’est pas le one man show d’une jeune mère, c’est le problème de la maternité et de toutes les injonctions paradoxales dont elle est l’objet dans notre société contemporaine qui est montré. C’est un spectacle éminemment politique.

Ce qui fait la force du spectacle, c’est l’équilibre parfait entre la forme et le fond et qui irrigue la totalité de la représentation, du texte au jeu en passant par les accessoires.

Avec notre jeune accouchée, nous révisons notre bréviaire féministe. Car elle interpelle Simone de Beauvoir et Bad-Inter (jeu de mot de l’auteure) pour leur demander des comptes. Et quand Edwige Antier et Yvonne Knibiehler s’en mêlent, ça devient tout bonnement inaudible par rapport à la réalité de la maternité.

Car la maternité et tout ce qui y affère, c’est cru. Le texte n’y va pas par quatre chemins et dit tout haut ce que nous savons toutes – nous les mères – mais que la bienséance (patriarcale ?) nous somme de taire. Surgit soudain l’image désopilante de Rachida Dati qui "joue à Madame la Ministre" au lendemain de son accouchement.

En pleine lumière, Cloé Olivérès et Tiphaine Gentilleau nous parlent comme à des copines. Elles nous montrent les photos de leur gosses ; elles nous parlent de périnée, de slips-filets, de sexe, elles nous offrent en dégustation ( !) le lait qui jaillit sans prévenir des têtons ou bien un p’tit bout de placenta parce que c’est revigorant. Ce n’est jamais vulgaire car c’est toujours admirablement interprété et mis à distance par des accessoires aussi simples (ballon de baudruche, drap, poupon…) qu’efficaces. Ainsi, en guise de nudité, elles portent sous leur petite robe estivale une espèce de combinaison gaine qui dessine une anatomie grotesque. Les poils pubiens se dé-scratchent pour devenir barbe postiche du psy, immanquablement consulté pour résoudre la quadrature du cercle : comment être la meilleure des mamans possible tout en vivant sa vie de femme moderne dans une société qui nous enjoint d’être parfaite dans les deux rôles sans pour autant nous en donner les moyens !

C’est un spectacle drôle, enlevé, sur un sujet bizarrement tabou et pourtant fondamental. Il est porté par deux comédiennes talentueuses, débordantes d’énergie et d’authenticité. C’est un spectacle d’utilité publique ! Le public, justement, ne s’y est pas trompé et a offert une ovation des plus méritées à ce spectacle collectif. A voir absolument !

Catherine Wolff

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