L'Apoplexie méridienne
crédit photo : JO Badia
crédit photo : JO Badia

Spectacle de la Cie Rhapsodies Nomades (34), vu le 10 Fév. 2016, 20h, au théâtre Jean Vilar, Montpellier (34)

D'après "Voyage au bout de la nuit" (Partie africaine) de L.F. Céline (1932)

Mise en scène : Chloé Desfachelle

Avec : Antoine Bersoux et Gahé Bama

Chorégraphie : Gahé Bama

Création lumière : Clélia Tournay

Scénographie : Antoine Bersoux et Chloé Desfachelle

Genre : Théâtre

Durée : 1h15

Public : Tous à partir de 15 ans

Création 2016

Premier roman de Céline, "Voyage au bout de la nuit" utilise des éléments biographiques mais reste une œuvre de fiction où l'auteur révèle sa vision désabusée et cynique de la condition humaine. Rhapsodies Nomades a déjà monté la première partie de l'ouvrage où le personnage principal, Bardamu, affronte la guerre de 14. La compagnie propose ici une adaptation de la deuxième partie, dite "africaine". Après la guerre, Bardamu (A.Bersoux) part en Afrique et devient tenancier de comptoirs de brousse. Il y découvre un autre enfer et touche une fois de plus le "bout de la nuit". C.Defaschelle explore et nous donne à voir la puissante beauté du langage de Céline, chargé de nihilisme et d'ironie. Bardamu raconte sans détours ce qu’il voit : le comportement ignoble de Blancs investis de pouvoir ; la vie pathétique et dérisoire des petits employés européens ; la misère, les mauvais traitements et les humiliations subies par les Noirs ; la veulerie de ceux d’entre eux qui se commettent avec les Blancs ; les trafics, l’hypocrisie, l’inutilité de tout. Maladies étranges, dysenterie, délires enterrent les derniers rêves des pauvres types coincés comme lui dans cet enfer. Témoin lucide mais détaché, il n'intervient pas. Un Noir (G.Bama) accompagne son récit. Tantôt immobile, tantôt bougeant au rythme d’une chorégraphie douloureuse, ironique, déchaînée ou cruelle, il ponctue le texte de sa présence et pousse le spectateur à s’interroger sur le couple Blanc-Noir. Lumières, musique, bruitages, masques accentuent la beauté morbide de ce voyage entre pénombre et nuit.

Tout dans ce spectacle restitue fidèlement le tracé de cette œuvre qui ne franchit jamais la frontière la séparant des "bons sentiments" : le cynisme y dédouane de toute compassion, les observations fines sont cruelles, la sensibilité évacue toute empathie. Excellent, A.Bersoux parle, invoque ou crie avec les mots de Céline. Il se dresse, chancelle, s’assied ou se replie sur lui-même et me fait visualiser les nuits terrifiantes, les levers de soleil dorés avec des ciels splendides, la forêt et le fleuve au son des tam-tams, la case miteuse d’un Blanc paumé, l’eau boueuse pour boisson, les conserves immondes pour pitance, etc. Les éclairages sculptent le visage du comédien et, au paroxysme de son délire, n’en laissent plus deviner que la charpente osseuse. Il y a du tragique, du burlesque et du fantastique. On retient sa respiration, mais on rit aussi. Chants africains et morceaux musicaux très choisis (Gabon, Côte d'Ivoire) accompagnent la narration. L'introduction, entre mythe et réalité, du personnage africain joué par G.Bama, donne un peu de sens et d'humanité dans la cruauté oppressante du texte. Sur une belle chorégraphie, il danse ou s’immobilise, se rapproche de Bardamu, s’en éloigne ou disparaît pour laisser la place à un danseur masqué. J’ai vu là un regard plein d'humour sur les fantasmes des Blancs, la tentative de partage d'une humanité commune et l’abîme creusé par le colonialisme. Les deux comédiens ne sortent à aucun moment d’un cercle délimité au centre de la scène. Le Noir et le Blanc sont ainsi enfermés dans une vie sans destin et liés l’un à l’autre par l’absurdité d’un système destructeur. La mise en scène exprime ainsi remarquablement le roman qui ne nous fait grâce d’aucun détail, n’épargnant rien ni personne, les bons comme les méchants. A la sortie du spectacle, je me suis plongée dans la relecture du "Voyage au bout de la nuit".

Le seul nom de L.F.Céline est indissociable d'un débat à jamais ouvert : quelle place donner à la beauté et au style novateur du roman face aux engagements ignominieux de son auteur ? Où situer et comment apprécier la singularité de la création littéraire dans l'Histoire ? La mise en scène de cette œuvre est toujours un pari, et il est ici réussi. Les lecteurs de Céline, autant que ceux qui souhaitent le découvrir et les amateurs de littérature, trouveront dans ce "Voyage" un très beau spectacle et matière à discussions fondamentales.

(La compagnie se déplace avec son régisseur lumière.)

Catherine Polge

Autre spectacle de la Cie sur le blog : La petite poule qui voulait voir la mer

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