Le Chant des pierres
Le Chant des pierres

Spectacle de la Cie La Morena (34), vu le 16 Fév. 2016, 15h30, dans le cloître de St Trophime, Arles (13)

Conception, textes et chant : Emmanuelle Bunel

Piano, arrangements : Vincent Lafont

Et le Quintet vocal Les Cytèles dirigé par Emmanuelle Bunel

Genre : Visite-Spectacle-Concert

Public : Tous

Durée : 1h15

Création : 2010, formule renouvelée ce jour

Dans la ville d’Arles classée "ville d’art et d’histoire", la plupart des monuments sont inscrits au patrimoine mondial de l’humanité et le cloître St Trophime n’est pas un des moindres à recevoir des visiteurs. Originale et passionnante, la visite, aujourd'hui, convoque la musique, la voix et la culture locale. Elle nous fait entendre "le chant des pierres" de deux salles (du XIIe siècle) de ce très beau cloître. Proche du public, E.Bunel tisse une trame narrative documentée qu'elle incarne devant nous en y entrelaçant ses chants, dans une première partie en solo, puis ceux des Cytèles, très beau chœur. Dans la salle des tapisseries illustrant les exploits des croisés, E.Bunel chante un poème de troubadour, une berceuse hébraïque, des rythmes séfarades et arabo-andalous, accompagnée au piano. D'une très belle voix qui module les émotions, elle dit la nostalgie des "dames" restées seules et rappelle aussi l'exil des Juifs et Musulmans fuyant l'Espagne pour d'autres rivages où ils apportent leur langue. L'ambiance change dans la seconde partie de la visite : alors que nous nous dirigeons vers l'ancien dortoir, voici, sculptée sur un chapiteau du déambulatoire, la Tarasque, monstre hideux tapi dit-on au fond du Rhône, qui terrifiait les riverains ! Et, dans l’ambiance dépouillée du dortoir éclairé par des vitraux de tonalités vert pâle, E.Bunel raconte la légende de cette bête affreuse réfugiée dans le fleuve, et que Ste Marthe, exilée elle aussi, a su apitoyer. La fin est dure pour la bête car l'humain est cruel. S'appuyant sur des textes d'archives, la comédienne parle de ces "temps de peur et de lamentation". En contrepoint le chœur des Cytèles chante de superbes mélodies. Enfin, un poème d'E.Bunel sur la mer et une belle mélodie italienne chantée par les Cytèles nous ramènent à notre époque. Si ce spectacle enchante en faisant voyager dans le passé, sa dimension poétique propose une réflexion enrichissante sur notre temps qui vit, lui aussi, ses amours, ses guerres, ses exils et ses peurs sources de haines.

En circulant dans le cloître au rythme de la musique, des chants médiévaux et des légendes du passé, je suis sortie de la posture simple de touriste pour m’immerger dans ce monde ancien. Les tapisseries prennent sens, les sculptures sont regardées plus attentivement et l'architecture renvoie les échos de la voix et de la musique, comme si l'oreille aidait le regard à mieux voir. Le choix très diversifié des chants m'a fait découvrir un magnifique pan de notre patrimoine musical, nullement démodé, et aux rythmes envoûtants ou entraînants. Nostalgie de la "dame " délaissée avec "L’on dit qu’amors est dolce chose", aventure et cavalcade avec "Una tarde de Verano", tendresse, conseils rassurants, etc., ils sont fascinants. En ponctuations bien amenées, ils introduisent même parfois un certain humour. Ainsi les Cytèles chantent, avec raison pensais-je..., "Las, je n’irai plus au bois feuillu" en contrepoint de la description épouvantable de la Tarasque, contée par E.Bunel. La comédienne sait emmener son public avec elle. Dans ce spectacle, corps et voix ne font qu'un, c'est stupéfiant. Chez E.Bunel comme chez les Cytèles, déplacements, gestes, regards vivent en accord spontané avec les mots et la musique. V.Lafont est excellent. Que de beauté et d'émotions dans cette visite !

Accessible à tous, enfants comme adultes, sans exiger de connaissances préalables, divertissant et instructif, ce spectacle est une excellente forme de visite de monuments historiques. Associant plusieurs formats artistiques, il procure de nombreuses satisfactions esthétiques tout en questionnant sur des problématiques actuelles. La compagnie propose d'enchanter ainsi d'autres sites chargés de mémoire.

Catherine Polge

Autre spectacle de la cie sur le blog : "Un lion derrière la vitre"

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