Fer Papier Ciseaux
Affiche pour Avignon
Affiche pour Avignon

Spectacle de la compagnie La Loutre (94), vu le 19 mai 2016, à la Scène du Canal à Paris (75), dans le cadre d’une avant-première pour le Festival d’Avignon

Avec : Amandine de Boisgisson, Mathias Pradenas

Genre : Théâtre, Danse

Public : Tout public

Durée : 1 h

Pour cette dernière représentation avant le Festival d’Avignon, des amis étaient présents dans la salle. Malgré les sièges peu confortables, les deux comédiens ont réussi à faire tenir le public durant 1 heure sans la moindre parole. Un beau pari réussi. À l’image des nombreux "bravos" et des quatre saluts, le succès est au rendez-vous. On se laisse aisément transporter par l’imaginaire de ce spectacle rythmé et particulièrement poétique…

Lumière sur le public. Un homme surgit de l’arrière de la salle. Il râle, grogne, se tient penché comme une bête avec un regard d’illuminé. Des rires éclatent immédiatement parmi les spectateurs. C’est avec ce brin de folie que va se dérouler tout le spectacle. De la dérision pour aborder un thème classique : l’amour, la rencontre, la déception, la peur de perdre l’autre, la reconquête… Et pour mettre le doigt sur un point sensible : la possessivité maladive. Cela dit, la pièce laisse libre cours à toutes les possibilités d’interprétation. Plus que de simples voisins, nous pouvons voir les personnages comme le miroir d’une relation de couple.

"Fer Papier Ciseaux". La pièce porte bien son nom. Des morceaux de papiers jalonnent le sol. Les mots, tels des pense-bêtes, se retrouvent sur les planches à défaut d'être dans la bouche des comédiens (quoique parfois l’homme les avale). Des ficelles en guise d’étendoir, des cartons, un panneau "interdiction"… Le décor, très astucieux, a des airs d’atelier. Un chantier qui laisse place à l’imaginaire. Et il en a fallu pour imaginer ce spectacle qui fonctionne, pourtant dépourvu de dialogues. La comédienne, danseuse et metteuse en scène, a choisi le silence comme maître-mot. On a l’impression d’être à la fois au théâtre et au cinéma, comme dans un film muet. La musique, finement choisie, donne de l’épaisseur aux émotions. Quelques notes de Brassens, une danse sublime sous la pluie avec le bruit des gouttes et du vent… On s’y croirait vraiment. Pendant 1 heure, la représentation ne s’essouffle pas. Au contraire, elle nous intrigue et nous surprend. Mimes et astuces. Grimaces et mouvements. On reste scotchés et attentifs, surtout que le jeu des comédiens sonne juste.

À travers le titre, la notion de jeu illustre parfaitement la pièce. Le spectacle s’adresse à tout le monde, à l’image de deux petits présents dans la salle. Un pur retour en enfance, comme à l’époque où l’on jouait à la dînette : un téléphone pour sèche-cheveux, un mannequin sans tête pour représenter l’amour rêvé et fantasmé, un ballon pour figurer une femme enceinte, un jeu avec la manche pour donner l’impression de s’enlacer à deux… Un spectacle plein d’idées et de tendresse. On y voit la grâce de la danse, la délicatesse d’une femme que l’on a envie de protéger, sa patience, sa façon touchante d’être dans les nuages et de nager dans l’illusion, sa capacité à rêver, à réinventer un monde, à vaincre la solitude, à se débrouiller pour trouver le bonheur…

"Fer" à la place de "pierre" pour évoquer le rôle de la ménagère et le poids de la routine ? Il semble qu’un odieux personnage côtoie une figure candide. Elle danse en faisant le ménage, comme Blanche Neige siffle en travaillant. Les traits de l’homme oppresseur et rustre sont grossis aux côtés du portrait d’une douce femme au foyer. Le propos devient parfois caricatural, à la limite du cliché, mais les rapports dominant-dominé sont imagés avec talent. Une jolie mise en scène qui nous fait basculer sans cesse entre le pathétique et le comique. La fraîcheur poétique vient égayer une atmosphère parfois sombre et mystérieuse en toile de fond, avec un personnage masculin qui surnomme sa voisine "patate", l’un des seuls mots qu’il est d’ailleurs capable de prononcer.

L’atmosphère reste légère, malgré l’ombre d’un pervers narcissique (ou voisin maladroit ?) qui n’est jamais bien loin. Il surgit régulièrement, étouffe avec sa jalousie, effraie par ses crises, agace par son indifférence… La femme reste muette, trop sage. On aimerait qu’elle se révolte. Elle ne le fera que tardivement. En attendant, elle multiplie les efforts pour plaire à son compagnon, se plie en quatre pour lui préparer un bon dîner… Un repas qui tombera à l’eau puisqu’elle l’attendra longuement à table. Puis vient le temps du regret et de la culpabilité pour l’un. La lassitude et l’envie d’aller voir ailleurs pour l’autre. Chaque fois que l’homme réapparaît, grognon, humiliant, bestial, égoïste, on en oublie qu’il s’agit d’amour.

La fin de la pièce nous le rappelle avec la métaphore romantique et tragique du "mourir d’amour". Une boîte en forme de cœur pour suggérer l’état amoureux. Un objet comme électrochoc. Ironie du sort, l’homme se réveillera enfin et dévoilera ses sentiments en réanimant sa compagne. Faut-il s’imaginer perdre l’autre pour réaliser que l’on aime ? Une fois relevée, la femme prononcera son dernier mot : "aime". Le premier qu’elle prononça d’ailleurs. Parle-t-elle à son compagnon ou en son for intérieur ? Est-elle libérée de ses chaînes et prête à ouvrir son cœur ? Un message finalement optimiste qui invite à toujours aller de l’avant, aimer et aimer encore.

Lauren Muyumba

Retour à l'accueil