Je délocalise
Affiche Avignon Off 2016
Affiche Avignon Off 2016

Spectacle de la production TACET Didier Pascalis (75), vu le 12 juillet 2016, au Théâtre de l’Ange, dans le cadre du Festival d’Avignon Off 2016

Auteur-interprète : Albert Meslay

Producteur : Didier Pascalis


Genre : Seul-en-scène, Humour
Public : Tout p
ublic
Durée : 1h10

La salle affiche complet. "Je délocalise" a la particularité d’offrir une série de jeux de mots, pratiquement tous ponctués d’un éclat de rire. Albert Meslay ose. Même quand c’est trop gros, même quand c’est tordu. On n’a pas le temps de s’arrêter sur une phrase de toute façon. Les blagues fusent à tout bout de champ. Un excellent seul-en-scène.

Vingt-cinq ans qu’Albert Meslay exerce ce métier et ça se sent. Pour faire rire, il a toutes les cordes à son arc. Une voix, une présence, une "gueule" avec sa moustache et son air de "faire la tronche", un phrasé particulier, bref, une "signature". Un savoureux mélange de talent de jeu et d’écriture, avec des balbutiements et bégaiements comiques, parfois naturels semble-t-il. Albert Meslay est de ceux qui font rire "sans faire exprès" ou plutôt qui se servent de leurs maladresses et de leurs atouts pour en faire un feu d’artifice jubilatoire. Un air désabusé à la Galabru, un humour à la Devos comme on n’en voit plus beaucoup… On sent cet amour des mots transmis par le grand-père et le père (amateurs) : une "tradition" familiale qu'Albert Melsay évoque dans son spectacle. Il jongle avec, s’en délecte, non-stop. Peu de répit pour lui comme pour les spectateurs, hormis quelques allers-retours entre un pupitre et un tabouret sur lequel il se "grime" en deux temps trois mouvements. En se tapotant la tête pour faire bouger quelques mèches, il se prépare à jouer ses personnages de brèves de comptoir.

Un humour corrosif, mordant, parfois noir, sous ses airs de simplicité et de blagues à deux balles, à peine préparées faute d’argent puisque c’est la crise, comme l’annonce le titre "Je délocalise". Tout part de là : l'humour "low cost", à bas prix. Une mise en abîme, comme pour prendre du recul sur l’art du spectacle : gentille moquerie sur son propre métier et le processus de création. Mais on le sait et ce seul-en-scène le prouve, les blagues les plus faciles sont parfois les plus drôles ! Albert Meslay a fait, soit disant, des "économies" d’écriture : entre "écrire ou choisir" il a opté pour "choisir". La fainéantise et les blagues de mauvais goût sont assumées. En réalité, c’est délicieux. On se régale. Voilà pourquoi il peut se permettre cette fausse modestie. C’est en jouant avec l’absurde, sans se priver d’autodérision, que le comédien nous emmène aux quatre coins du monde avec, en réalité, des sketchs très travaillés comme bagage. On comprend ensuite que le thème de la crise économique n’est qu’un prétexte pour parler des travers de la société. Et même ceux de l’Histoire. Contrairement à la plupart des spectacles qui explorent les mécanismes de notre société contemporaine, le comédien élargit son champ de vision. Il décide de faire un bond dans le passé car il "délocalise aussi dans le temps". Les Romains, les Gaulois. À l’époque, "les cours d’histoire-géographie étaient plus simples". Cléopâtre et son "pif". La guerre et les poilus. Difficile de "trancher". L'esclavage et l'exploitation des enfants. Blagues qu’il récite en précisant : "je me sens mal dans mes baskets et mon T-shirt".

Au fil de ses sketches, Albert Meslay surfe sur des thématiques variées. Il y aura même une parenthèse expéditive sur la masturbation : pour cela, pas besoin de "s’aimer soi-même". On voyage dans un univers cosmopolite en passant de l’humour bangladais à l’humour grec. Après un saut dans le passé, un retour au présent, bienvenu dans le futur. Avec les déchets nucléaires, "on aura laissé une trace certaine aux générations futures". Bientôt, le jeu des "7 familles" sera plus compliqué avec les familles recomposées et l’arbre généalogique deviendra "la jungle généalogique". En tout cas, la thématique du temps qui passe semble lui être chère. La question de la mémoire. Alzheimer. L’effet boomerang. L’histoire d’une croyante qui boit trop et fume trop "pour mieux se rapprocher de Dieu". Les idées morbides sont abordées avec ce mariage de finesse et d’humour "gros sabots". Mais rien de plombant, malgré un certain cynisme. On pourrait presque parler d’optimisme avec les "sobres anonymes" et leur tendance à boire qui traduit souvent "une fuite…d’eau".

Lauren Muyumba

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