Monsieur Motobécane

Présent sur le Festival OFF 2017

Spectacle de la Cie Macartan (78), vu à Avignon Off 2016, le 20 Juil, 16h05, au théâtre du Roi René (du 7 au 30)

D'après "Le Ravisseur" de P.Savatier (Gallimard 1978)

Auteur : Bernard Crombey

Mise en scène : Catherine Maignan, Bernard Crombey, avec la complicité de Maurice Bénichou

Jeu : Bernard Crombey

Lumières, Scénographie : Yves Collet

Genre : Théâtre

Public : Tous dès 13 ans

Durée : 1h15

Jauge : jusqu’à 600

Création 2009

Salle de la Reine (198 pl), complet ce jour-là

Bernard Crombey incarne Victor, un homme simple et honnête condamné à 5 ans de prison pour enlèvement et séquestration d’Amandine, 8 ans, croisée par hasard alors qu’il était en panne sèche avec sa Motobécane. C’est de sa cellule de 9 m² qu’il s’adresse au public tout en consultant son "cahier de vérité" : il y a tout noté. Avec un verbe coloré d'accent et d’expressions picards, Victor raconte le fil de sa vie, puis le drame, avec un étonnant mélange de naïveté et de lucidité. On y lit la malchance. Tous ont cherché à lui faire avouer "des saletés" qu’il n’a pas faites. Sa vérité, personne ne l’a crue, ni le juge, ni le psychiatre. Il nous affirme que c’est "la tiote" Amandine qui, maltraitée par sa mère, refusait de rentrer chez elle et s’est accrochée à lui. Il s’est laissé faire mais l’a vite regretté. Dans le village on recherchait la petite, on criait au rétablissement de la peine de mort… Il était pris au piège. Au terme de 4 semaines de cohabitation compliquée dans le grenier, l’enfant fut découverte et Victor a été emprisonné. B.Crombey emmène le public avec lui et ne le lâche pas une seconde. Déambulations, gestuelle, mimique, expriment l’étonnement, la résignation, la vulnérabilité, la tendresse, la révolte, les affolements, la colère, la défiance, etc. et nous font partager avec Victor un terrible sentiment d’injustice. Le public est visiblement très ému.

Inspiré d’un fait divers des années 1970, "Le Ravisseur" est ici magistralement adapté à la scène par B.Crombey, qui situe l’intrigue dans un hameau désertifié de Picardie. Voici les personnages bien campés dans un langage concis, simple et savoureux, avec des termes du cru toujours compréhensibles. Au détour des mots on découvre un contexte socio-économique très dur et l’on comprend vite que toute l’honnêteté de Victor n’enlèvera pas de la tête des autorités les a priori qui les aveuglent. Et plus Victor tente de se justifier avec ses mots simples, plus le piège se referme sur lui : coupable idéal, il n’est pas cru et on se permet même de le moquer. Il parle trop et se rend compte trop tard que "les gens sont si pauvres d’indulgence". Le spectacle progresse au fil de cette aventure inouïe racontée avec autant de petits détails prosaïques que de réflexions sur l’amitié, la Justice, l’humanité.

Sur scène, la cellule représentée par un praticable légèrement incliné, et une chaise. Feuilletant son "cahier de vérité" B.Crombey arpente ses 9 m² en racontant. Il incarne Victor avec une remarquable sensibilité. Il révèle vite la finesse, la tendresse et la noblesse de sentiments que cet homme simple, humilié et blessé cache sous une apparence gauche. Lorsqu’il mime un dialogue, ses gestes, mimiques et intonations invitent l’interlocuteur de Victor sur scène. Je me représente alors "la tiote", le juge, le psy, la mère… en face de lui. Magique. Véritable personnage, la Motobécane veille en amie féerique en arrière-plan, superbement éclairée. Bienveillante, elle a permis à Victor, dit-il, de "respirer le bon air". Attention, elle peut aussi se mettre en colère et on entend le bourdonnement de son moteur qui enfle chaque fois que Victor est pris de rage devant l’incompréhension et l’injustice. Mais à la fin il la désignera coupable car, mieux équipée, elle ne serait pas tombée en panne sèche ! Cet homme qui a si facilement "la goutte dans le cil", on a peine à le laisser partir lorsque, accablé par "la fatigue de la bête au sang qui coule", il quitte la scène. Ovations.

Adaptation, langage, musique des mots, jeu dramatique et scénographie, donnent à cette terrible histoire une dimension poétique qui la rend inoubliable. Vulnérabilité de l’innocence face aux préjugés, absurdité de certains destins, tout cela pourrait en faire un spectacle triste. Pourtant, s’il est poignant et même tragique, il est aussi empreint d’une certaine drôlerie et d’une tendresse qui autorisent des sourires, même si l’on a la gorge serrée. Superbe, à programmer sans hésitation.

Le texte est disponible auprès de la compagnie. Très adaptable, ce spectacle peut se jouer partout où le praticable de 9 m² peut prendre place.

Catherine Polge

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