Bêtes de foire. Petit théâtre de gestes
crédit photo : Philippe Laurençon

Spectacle de la Cie Bêtes de Foire – Petit Théâtre de gestes (34), vu le 20 et le 24 Juin 2017, 21h, Domaine d’O, Montpellier (34), dans le cadre du Printemps des Comédiens.

 

En piste : Laurent Cabrol, Elsa De Witte et la chienne Sokha

Décor et scénographie : Elsa De Witte et Laurent Cabrol

Et une équipe de créateurs (marionnettes, musique, son, éclairages)

 

Genre : Cirque forain

Public : A partir de 8 ans

Durée : 1h

Jauge : 136 sur bancs gradinés

Création 2013 

 

"Bêtes de Foire" propose un spectacle de cirque peu banal, complexe et élégant. Virtuosité, poésie, humour, frissons et surprises sont au rendez-vous. Sous chapiteau, le public découvre...un atelier de costumière, au bord d’une toute petite piste. Les numéros, étonnants, alternent au rythme d’une excellente musique : jonglage, marionnettes, dressage. Sans échanger une seule parole E. De Witte et L. Cabrol communiquent par pantomimes, mimiques, bruitages. Au son métallique de sa machine à coudre ou du "clac" de ses ciseaux, l'autoritaire Elsa coache sans pitié ce partenaire imprévisible qui met le spectacle en péril par ses hésitations, ses maladresses et ses pantomimes décalées entre Keaton et Chaplin. Mais quel jongleur éblouissant dès qu’il touche chapeaux, boules et balles! Ses prouesses sont inattendues et stupéfiantes. Les marionnettes, véritables personnages, exécutent des numéros fascinants au son de rythmes romantiques, tragiques ou endiablés. Sokha la charmante petite chienne emporte l'adhésion bruyante du public par sa vaillante et hilarante contribution. On vit des moments de tension ou d'inquiétude, on s'exclame de surprise, on rit aux éclats. Le tour de piste reçoit une ovation. Je sors à regret, décide de revenir et suis tout autant emballée la seconde fois.

La scénographie intègre les numéros de cirque, le jeu théâtral et les objets grâce une organisation rigoureuse de l'espace où chaque élément joue son rôle. Ainsi par exemple la place de la machine à coudre à pédales est proprement spectaculaire! Seuls en scène, Elsa et Laurent se donnent à fond. Femme-orchestre, Elsa est parfaite en costumière affairée. Voilà qu'elle guide et cadence les jongleries de son partenaire avec le "tac tac tac" de sa machine à coudre, ou dévide des longueurs de câble technique avec ses bobines de fil, exprime avec une scie musicale les angoisses secrètes d'un funambule, ou encore s'empare d'un costume inouï pour se ruer dans une danse de marionnettes fort drôle et d'une belle qualité acrobatique! De ses doigts qui volètent elle lance aussi la musique, mais il faut le savoir... Quant aux brillants et savoureux numéros de jonglerie de Laurent, ils semblent surgir soudainement de son personnage d'homme élastique (stupéfiant) empêtré dans un corps où doigts, bras, tête, bouche et jambes mènent des vies autonomes. Tous deux incarnent un bon duo comique articulé sur un rapport de pouvoir. Voici Laurent, avec son regard de clown étonné, gauche devant des objets qui s'échappent et le dépassent et voilà Elsa avec son regard sans appel, sa raideur autoritaire et sa gestuelle qui découpe l’espace au scalpel. Et entre eux se glissent parfois la cruauté et les esquives malicieuses chères au couple de Laurel et Hardy. J'ai apprécié ces contrastes.

Les entrées en piste des marionnettes sont épatantes car Laurent et Elsa, en ménageant du suspense, les mettent en forme au vu du public avant de les manipuler. Et voilà qu'elles font leur numéro en semblant s'émanciper pour vivre leur vie! J'ai applaudi à leurs prouesses comme à celles d’artistes en chair et en os et c’est très troublant! Saluons les trois créateurs de ces marionnettes. De belle taille, elles offrent de beaux visages expressifs et émouvants et sont construites sur des supports variés très inventifs : bâtons articulés, mécaniques, costumes transformables.

Indissociables du spectacle, les excellentes créations musicales rythmées enchantent jusqu’au moindre geste et ménagent des pauses intéressantes (Nino Rota n’est parfois pas loin). Les bruitages, tels par exemple les coups de ciseaux impérieux d’Elsa sculptent les silences. Impressionnant. Intimiste, l’harmonie sombre des couleurs dans les bruns et ocre rouge doit beaucoup aux éclairages qui savent se placer au bon moment au bon endroit, toujours avec discrétion. En accord avec les pantomimes, l’ambiance générale prend souvent un agréable petit air suranné avec des clins d’œil au cinéma muet. Bravo à toute l'équipe!

On rit beaucoup, on est ému, étonné, surpris, parfois déstabilisé, et toujours impressionné par le brio et la créativité de l'ensemble. "Bêtes de Foire" met l'humain en scène et interpelle l’imaginaire du spectateur dans de nombreux registres. A programmer pour faire rêver adultes et enfants, en respectant l'âge limite de 8 ans minimum en raison du caractère intimiste du spectacle. Noter que les enfants en bas âge ne sont pas admis sous le chapiteau.

La compagnie est itinérante et se déplace avec son chapiteau et ses gradins. Conditions sur demande.

Catherine Polge

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