Le chant de l'oiseau amphibie

Spectacle produit par le Théâtre National de la Colline (75), vu le 18 novembre 2017 au Théâtre national de la Colline.

 

Texte : Wajdi Mouawad
Mise en scène : Wajdi Mouawad
Interprétation : Jalal Altawil, Jérémie Galiana, Victor de Oliveira, Leora Rivlin, Judith Rosmair, Darya Sheizaf, Rafael Tabor, Raphael Weinstock, Souheila Yacoub

 

Genre : Théâtre
Public : Adulte
Durée : 4h

 

Un spectacle de Wajdi Mouawad est toujours un événement, enfin pour moi, qui suis une grande aficionada de son théâtre et de son œuvre romanesque. Son nouvel opus "Le chant de l’oiseau amphibie" n’aura pas déçu mes attentes.

D’emblée, on pense à Roméo et Juliette. Mais Wajdi Mouawad est un artiste accompli qui ne saurait se résoudre à une simple transposition du mythe. On assiste donc à la délicieuse rencontre tout en marivaudage de deux jeunes gens à la bibliothèque de Columbia University. Lui est généticien ; elle rédige une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzân, alias Léon l’Africain. Ils sont beaux, brillants et jeunes. Ils ont l’avenir devant eux. Il s’appelle Eitan, elle s’appelle Wahida. Leur amour est au-delà des origines. Mais la famille d’Eitan, invitée deux ans après, à Pessah, pour rencontrer, à leur insu, la dulcinée, ne l’entend pas de cette oreille. On découvre un père odieusement raciste, borné et intransigeant ; une mère juive culpabilisatrice comme il se doit ; un grand-père rescapé des camps, un peu falot et qui ne parvient pas à calmer son fils. Si Eitan épouse Wahida, il commettra un parricide. Le ton est donné. A l’issue de cette scène d’une rare violence (violence verbale et physique qui n’en est qu’à ses prémices), Eitan, sur un coup de tête, prend les couverts de ses convives pour les soumettre à un test génétique. L’ADN du père ne correspond pas à celui du grand-père. La seule susceptible de lever le voile sur les origines du père est la grand-mère. Séparée du grand-père, bannie par la famille, tristement réputée pour sa méchanceté et son indifférence, elle réside à Tel Aviv. Eitan et Wahida partent à sa rencontre. Un attentat plonge Eitan dans le coma. Toute la famille rapplique et le tragique du fantôme dans le placard se met en route.

On retrouve dans la pièce les thèmes récurrents de Wajdi Mouawad : l’identité sous toutes ses formes. L’être humain peut-il se réduire à une identité ? Peut-on vivre sans identité ? Peut-on vivre sans déchirement avec des identités multiples ? Peut-on dépasser l’identité ? Pourquoi et comment Sabra et Chatila peuvent-ils avoir été commis avec la complicité de ceux-là mêmes qui ont été des victimes ? La Shoah justifie-t-elle l’annexion de 1948 et ses conséquences d’une toujours triste réalité ? Parler la langue de l'ennemi, est-ce devenir ennemi de soi-même ? Pour tenter encore une fois de cerner cette question protéiforme, Wajdi Mouawad trouve une fois encore une nouvelle manière de dire. D’abord en invoquant la figure d’Al-Wazzân dont la vie même est une métaphore de la question ; et, dans la pièce, l’objet de la quête de Wahida. Il n’est évidemment pas anodin qu’Eitan soit généticien. L’histoire, la science mais aussi la poésie à travers la légende de l’oiseau amphibie essaient d’apporter chacune à leur façon un éclairage sur la question. Et puis il y a la mise en scène de tout cela, en quatre "parties volatiles".

Le spectacle se déroule en quatre langues - anglais, allemand, arabe et hébreux. Moi qui, d’habitude, évite les spectacles en sur-titrage (car je trouve cela trop difficile de passer de la troisième dimension - le jeu vivant - à la seconde dimension - la traduction en hauteur), j'ai éprouvé un vif plaisir à passer d’une langue à l’autre. Et la démonstration est imparable : la barrière de l’origine tombe. Il faut bien sûr le jeu extraordinaire, d’un naturel confondant des neuf comédiens qui maîtrisent au minimum deux langues !
A un spectacle d’une si grande complexité narrative, philosophique et linguistique, il fallait une scénographie d’une grande sobriété. "Des blocs" coulissants dessinent les différents espaces de la scène, tantôt successifs (la bibliothèque, l’hôpital, l’appartement à New York…), tantôt concomitants (la chambre d’hôpital, un couloir et la chapelle). Une projection sur le cyclo et/ou un élément scénique (un lit d’hôpital, une table de bibliothèque universitaire, des chaises) fait le reste.
Enfin, il fallait savoir doser, au cœur de cette montée dans l’intensité dramatique, l’humour. Le spectacle n’en manque pas, à commencer par les vacheries de la grand-mère, qui cache, on s’en doutait bien sûr, une personnalité bien plus émouvante que sa réputation ne le laissait entendre. Car les masques tombent un à un au fur et à mesure que les secrets de famille se dévoilent. Les comédiens endossent ces autres personnalités avec brio.
On retrouve là une constante de chez Wajdi Mouawad : privilégier l’humain. Cette direction d’acteurs, avec des acteurs hors normes, m’a aidée à surmonter une seconde partie que j’ai jugée un peu décevante. La pièce frôle le mélodramatique et le propos a tendance, à mes yeux, à s’enliser. Qu’importe, j’ai pleuré comme une madeleine ! Il n’est que Wajdi Mouawad pour me procurer ce miracle au théâtre. Je ne sais pas si les autres spectateurs ont aussi senti leurs yeux piquer mais, ce qui est sûr, c’est que la salle, comble, s’est levée comme un seul homme pour ovationner.

"Le chant de l’oiseau amphibie" est un spectacle d’une grande intelligence, d’une grande beauté et qui sait prendre des risques tant dans le propos que dans la forme. C’est un grand spectacle à ne manquer sous aucun prétexte.

Catherine Wolff

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