Un cœur Moulinex

 

Spectacle de la compagnie Aberratiometalis (75), vu le 17 novembre 2017 au Théâtre de l'Oppprimé.

Ecriture : Simon Grangeat
Mise en scène : Claude Viala
Interprétation : Christian Roux, Hervé Laudière, Carole Leblanc, Véronique Muller, Lorédana Chaillot, Julien Brault, Pascaline Schwab

Genre : Théâtre
Public : Adulte
Durée : 1h30
Création 2017

"Un cœur Moulinex" m’a confirmé que le Théâtre de l’Opprimé restait fidèle à sa vocation : diffuser des spectacles engagés, exigeants et de qualité.

"Un cœur Moulinex" raconte la saga de cette marque depuis sa fondation par Jean Mantellet, un patron à l’ancienne, jusqu’à la chute de l’empire de l’électroménager sous les coups de boutoir d’un libéralisme financier débridé, cynique et inhumain. Et c’est précisément parce que la marque a infusé chaque foyer français pendant plusieurs générations, qu’elle a été au cœur des cuisines de tout un chacun, que le spectacle et sa démonstration implacable de l’histoire sociale et économique contemporaine nous touchent au cœur.

Pour parvenir à ce résultat, il fallait, bien évidemment, outre le texte très documenté et fort en témoignages de Simon Grangeat, une mise en scène et un jeu à la hauteur. Le plateau est nu, juste habillé d’un praticable, d’une barre de penderie, de quelques chaises et d’un clavier. Tout se joue en semi-lumière et à nu. Les sept comédiens - trois hommes et quatre femmes - endossent tour à tour un peu tous les rôles. Passez la blouse et voilà une ouvrière fièrement campée ; ôtez la blouse, relevez les cheveux, arborez un collier et vous aurez une secrétaire. Tout est à l’avenant, d’une simplicité enfantine. A partir des années 1970, Jean Mantellet, toujours à la tête de son entreprise toujours implantée à Alençon, est pris, comme l’époque, d’une frénésie créative. Ce sont les dessins des modèles, réalisés par Shanti Rughoobur, qui volent dans tous les sens et jonchent le sol.

La saga est racontée de façon chronologique, en sept tableaux successifs. Chaque nouvelle période est annoncée par une pancarte façon cinéma muet. Il s’ensuit un intermède musical, adapté à l’époque racontée, chanté, mimé ou joué et qui restitue de façon parodique les publicités de la marque. Ce sont des purs moments de bonheur et d’humour. Et cet humour qui imprègne toute la pièce évite le didactisme.
Car l’histoire, malheureusement, on la connait. Le spectateur, tout comme le personnage naïf qui semble écouter avec nous l’histoire, attend le moment fatal de la délocalisation. Par un comique de répétition, à chaque nouveau tour de vis dans les rapports humains, il prononce le mot. Les autres narrateurs le font patienter en recontextualisant. Jusqu’au moment de la bascule dans l’horreur, quand sur scène, les belles ouvrières fortes en gueule et émancipées qui mimaient le travail posté, se taisent peu à peu au rythme de cadences de plus en plus infernales et disparaissent totalement pour laisser place aux financiers.

Malgré quelques longueurs et quelques accrocs dans le texte, "Un cœur Moulinex" est un spectacle important car il donne la voix à un monde ouvrier oublié et spolié. C’est un spectacle qui dévoile le mensonge d’une concurrence pour le bien du consommateur qui, sous les assauts de la propagande, en a oublié qu’il était aussi producteur. C’est un spectacle qui, contrairement à "T.I.N.A", du même auteur, fait moins appel à l’intelligence qu’à la sensibilité. Ce n’en n’est pas moins, par la joie du jeu et l’invention, un spectacle de résistance. A la fin de la pièce, les comédiens installent sur le praticable qui servait de "trône" au patron toute une panoplie d’ustensiles Moulinex. Le cœur des spectateurs s’émeut et le spectacle finit comme il a commencé, telle une petite madeleine de Proust, cruelle.

Catherine Wolff

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