Carmen, une fable contemporaine

 

Photo de Lauren Muyumba

Spectacle de la compagnie L'Eternel Eté (75), vu le 21 octobre 2017, au Théâtre de Belleville à Paris (11e).

 

Ecriture et mise en scène : Lucie Digout
Avec : Lucie Digout, Emmanuelle Besnault, Jade Fortineau, Julie Julien, Maxime Le Gac-Oliané, Charles Van de Vyver


Genre : Théâtre contemporain
Public : Tout public
Durée : 1h15

"Carmen" n'est pas une adaptation de l’opéra de Georges Bizet, mais une création contemporaine à part entière. L’auteure Lucie Digout puise son inspiration dans le dessin d’un personnage féminin haut en couleur, à l’image d’une toile faisant figure de décor à l’arrière du plateau. Un visage de "femme forte" qui reflète bien plus qu’un simple portrait. La fille. La mère. La grand-mère. A travers le récit de leurs histoires, la pièce dépeint les liens transgénérationnels qui s’entremêlent entre présent, passé et futur.

 

Trois femmes. Trois destins. Une narratrice. "Carmen" raconte une histoire ou plutôt "des histoires" : de famille, d’amour et d’amitié. L’auteure cherche à renouer avec le récit. Un fil d’Ariane qui permet de tracer un discours sur les liens familiaux, qui nous enchaînent parfois inévitablement au passé. 
Même si la pièce emprunte différents chemins, tous nous ramènent à quelque chose de sincère, qui sonne juste, grâce au texte et au jeu des comédiens. Si la pièce a quelques résonances autobiographiques, c’est parce qu’elle s'inspire de véritables fragments de vie : pas seulement de la metteuse en scène mais aussi de chaque comédien. Ils ont été ensemble au Conservatoire d'art dramatique de Paris. "Je savais que c'est avec eux que je voulais faire le spectacle", explique Lucie Digout. De cette idée est née l'envie d'écrire la pièce de théâtre (livre aux éditions Les Cygnes en vente à la sortie du spectacle).

Tout commence avec l’enterrement de Carmen, puis un "come-back" où l’on verra sa vie défiler. C’est sa propre existence qu’elle nous raconte, comme une "introspection" ou une psychanalyse, sans tomber pour autant dans un discours inintelligible. L’auteure nous amène à différents endroits (enfance, adolescence, France, Mexique…), mais elle ne nous perd pas pour autant. C'est simple et compréhensible. Cela nous touche directement et il y a parfois des rires dans la salle. D'ailleurs, l'auteure se moque gentiment de ceux qui pensent avoir la science infuse, notamment à travers le passage sur "l'art" où une voix off joue le rôle d’un commentateur qui pose une question à rallonge incompréhensible. Voilà encore un autre discours, cette fois sur le monde de l’art contemporain...

 

Dès la première scène, il s’agit de prendre du recul. La pièce ne laisse pas le temps au pathos de s’installer. On voit l’histoire se dérouler presque comme si l’on lisait un roman. Par bribes, en sautant des chapitres. On observe les personnages, on est avec eux jusqu’à la dernière scène qui revient à l’enterrement (la boucle est bouclée). Dans cette ultime parenthèse émouvante, tous les passages de la vie de Carmen sont résumés et remémorés. La "commémoration" prend alors tout son sens.
La pièce mêle l’histoire individuelle à certains faits historiques, à l’image du passage sur l’épisode de Franco lorsque la grand-mère explique pourquoi elle a donné de l'argent au compagnon de sa fille pour qu’il ne la revoit jamais… Un aveu qui en dit long sur les secrets de famille, mais qui reflète aussi un discours sur une société, une époque. "J’aime lorsque se mélangent l’histoire et la Grande Histoire de manière furtive, subtile, presque invisible", décrypte Lucie Digout.
"Carmen" aborde une autre question : qu’est-ce qui dépend du lien familial et de notre histoire personnelle intime ? Le spectacle ne rend pas compte de certitude, bien au contraire, il explore le conscient et l’inconscient, montre des moments où la vie bascule et flanche, à l’image d’une mère ivre chancelante le jour d’anniversaire de sa fille. Le père a pris mystérieusement la fuite après avoir promis monts et merveilles.

 

"Carmen" explore divers aspects de la vie humaine. Des thèmes universels qui parlent à chacun : la naissance, la mère, le père, le mariage, l'amitié, la maladie, le décès, l'alcoolisme, la trahison, les amis qui se perdent de vue, la peur de l'engagement, la dualité dans le couple, la rupture, l'absence, les déceptions, les promesses, les jeux d'enfants, l'imaginaire, le voyage, l’art, les drames familiaux, les mensonges…
On peut voir le personnage d’une mère battante, femme libre et parfois redoutable lorsqu’elle couve des secrets de famille ou s’enferme dans un égocentrisme en tentant de noyer son chagrin. Le thème du voyage se décline à travers l’envie de la jeune fille de découvrir l'Afrique ou encore son départ pour vivre avec un peintre au Mexique. La dualité et le sentiment d’infériorité s’immiscent dans la scène où l'homme fait de l'ombre à sa compagne. Un discours sur les talents cachés, tapis dans l'ombre et sources de succès.

 

Une salle bien remplie, des sièges confortables, un public constitué majoritairement de jeunes adultes, des comédiens de la nouvelle génération... "Carmen" nous amène un vent de fraîcheur. Malgré le poids des sujets abordés, cette pièce nous fait respirer avec ses allures de fable en jouant entre la réalité et l’imaginaire, la vérité et les non-dits. La dynamique vient aussi du mouvement sur scène : utilisation large de l'espace (portes ouvertes qui suggèrent d'autres pièces en arrière-plan), mise en scène fonctionnelle, déplacements… Et même quelques pas de danse.
Les décors aussi sont "vivants" : confettis versés sur la protagoniste, linge coloré suspendu donnant une atmosphère méditerranéenne, comédiens tirant sur les cordes… D’autres éléments viennent retenir l’attention des spectateurs comme le "face public" où les comédiens s’adressent directement aux spectateurs. La présence de la narration donne encore plus de vraisemblance à cette histoire qui semble autobiographique. Un réalisme accentué par l’apparition des comédiens dans le public, brisant le "quatrième mur".


Lauren Muyumba

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