Notre innocence

 

Spectacle produit par le Théâtre National de la Colline, vu le 31 mars 2018, au Théâtre National de la Colline (Paris, 20e).

Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad
Comédiens : Emmanuel Besnault, Maxence Bod, Mohamed Bouadla, Sarah Brannens, Théodora Breux, Hayet Darwoch, Lucie Digout, Jade Fortineau, Julie Julien, Maxime Le Gac-Olanié, Etienne Lou, Hatice Őzer, Lisa Perrio, Simon Rembado, Charles Segard-Noirclère, Paul Toucang, Mounia Zahzam, Yuriy Zavalnyouk  et en alternance, Inès Combier, Céleste Segard, Aimée Mouawad

Genre : Théâtre
Public : Adulte
Durée : 2h10

C’est lorsque les lumières ont baissé que j’ai pensé à demander à l’amie qui m’accompagnait : "Au fait, ça s’appelle comment ?". Car lorsque Wajdi Mouawad est à l’affiche, qu’importent les détails, je vais voir Wajdi Mouawad. J’ai été totalement prise à contre-pied par cette nouvelle forme et c’est tant mieux.

C’est toujours compliqué de chroniquer un spectacle de Wajdi Mouawad tant la pensée est complexe, le télescopage des générations incessant, le verbe dense. Je vais essayer de faire simple. "Notre innocence" est chapitrée en 5 parties (le sang, la chair, le corps, l’esprit, la vie) assorties d’un prologue. Une jeune femme, dans un long monologue tout en mise en abyme, nous expose le projet pour lequel Wajdi Mouawad l’aurait contactée. Ecrire et monter une pièce avec les élèves qu’il dirige au conservatoire de Paris. Lorsqu’il avait leur âge, au conservatoire de Montréal, son meilleur ami et camarade de promo, Tristan, s’est suicidé. Wajdi Mouawad souhaite que le groupe invente un personnage de promo qui connaisse le même sort afin d’explorer le séisme émotionnel d’un tel évènement. Ce sera Victoire. C’était sans compter sur l’effraction de la terrible réalité et le suicide bien réel d’une camarade de promo, Camille. Comment des jeunes gens de 25 ans, a priori bien intégrés, en arrivent-ils à mettre fin à leurs jours ? A quel héritage sont-ils confrontés ? Leurs pairs ont-ils une part de responsabilité ? De Tristan à Camille en passant par le prisme fictif de Victoire, "Notre innocence" dresse un portait sans concession du monde tel qu’il a été reçu, tel qu’il est et tel qu’il faudrait le réinventer.

Ils sont donc 18 sur scène, âgés de 25 ans environ. Neuf garçons et 9 filles, tous issus du conservatoire. Chacun a son histoire singulière et beaucoup ont "des origines". Ils font corps. Corps de leur génération puis corps autour "d’une déesse de 10 ans" qui fera son entrée au chapitre "Esprit".
Premier contre-pied, la scénographie est étonnamment sobre. Un plateau nu. Dix-neuf chaises pliantes noires alignées contre un cyclo qui parfois coulisse en avant-scène. A cette base s’ajoutent tantôt des allemandes éclairées en contre-jour, tantôt une longue table en bois témoin d’une nuit fort alcoolisée, tantôt enfin des ouvertures dans le cyclo.

Les 5 actes qui constituent la pièce sont inégaux. "Sang" et "Chair" que l’on peut associer par la forme sauvage sont sans conteste le clou du spectacle. "Sang", surtout. Les 18 jeunes gens forment un chœur. De l’appartement dont s’est défenestrée Victoire, ils esquissent le destin des locataires précédents en remontant l’histoire depuis la Grande Guerre jusqu’à mai 68 en passant par l’Algérie et clament l’horreur du monde ; le sacrifice, à chaque génération, de la jeunesse ; l’égoïsme des pères. C’est tout à la fois un chœur tragique dans la grande tradition, une manifestation, un énorme doigt d’honneur. Les 18 voix sont à l’unisson. Pas de chef de chœur et pourtant, pendant 20 bonnes minutes, la synchronisation des voix est totale et la rythmique implacable. Lente, rapide, orgasmique, saccadée. Parfois, le silence se fait et le cri repart, de plus belle. Parfois le chœur tourne en rond tel un disque rayé : à l’inévitable question posée par les parents sur "qu’est-ce que tu vas faire de ta vie", le chœur entonne un "j’en sais rien" de 5 bonne minutes, suivi d’un acronyme créé pour la circonstance, un "jsr" qui chante longtemps avant de revenir à "j’en sais rien". Et face à la vacuité laissée en héritage, ce corps fait voix revendique haut et fort, comme seuls échappatoires, le cul, les écrans, et la régression dans le Nutella et autre Chocapic. L’énumération régressive de toute la gamme des céréales pour petits déjeuners est à mourir de rire malgré cette charge d’une rare violence et qui nous laisse dans un état de sidération cathartique !

"Sang" a pour corollaire "chair". Les jeunes gens se changent à vue. Tenues sexy pour les filles et noires pour tout le monde. Après le corps fait voix c’est la voix qui se fait corps. Ils sont en boîte pour fêter l’anniversaire de l’un d’entre eux. Ils dansent, que dire, ils se défoulent, s’abrutissent dans le bruit et la fureur de la boîte mais cette fois résolument seuls, chacun dans son trip.
Le réveil, avec la découverte du suicide de la camarade, est douloureux. C’est l’acte central mais, d’un point de vue théâtral, le spectacle retombe quelque peu. Il est à penser au vu des deux précédentes performances que les parties suivantes ont été moins travaillées. Le jeu individuel, qui révèle le délitement du collectif face à l’adversité (à l'exception de Jade Fortineau, d’Etienne Lou et Paul Toucang et j’espère ne pas me tromper !), fait résolument penser à un travail de fin d’études. Ça devient sérieusement longuet et bavard.
L’entrée en scène de la petite fille, alias Alabama, fille de Victoire la suicidée, fait basculer le spectacle dans un conte poétique où le verbe et l’imaginaire seraient rédempteurs. Ces deux derniers actes pèchent aussi par un excès de lenteur mais l’atmosphère d’ensemble - la pénombre, la sonorisation de la voix de la petite fille, les projections lumineuses, la trame narrative du conte - est plaisante.

"Notre innocence" est un spectacle riche de sens. Les deux premières parties sont totalement inouïes et valent, à elles seules, le détour. Elles compensent allègrement les insuffisances des autres parties. Fasse que le spectacle soit repris à la saison prochaine avec ces quelques corrections.

Catherine Wolff

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