Les Mousquetaires au couvent
©Lauren Muyumba

 

Spectacle de la compagnie DIVINOPERA (75), vu le 27 septembre 2018, au Théâtre Saint-Léon à Paris (75015).

 

Opérette en 3 actes de Louis Varney (livret de Jules Prével & Paul Ferrier)
Mise en scène et scénographie : Emmanuel Gardeil

Avec : Cédric le Barbier, Olivier Montmory, Aurélie Fargues, Virginie Marry,
Marie Saadi, Hugues Blunat, Jean-Philippe Poujoulat, Caroline Duliège, Marie-Caroline Husson, Romain Boulanger, Malaika Frétille, Lise Petrovich, Faustine Picco

Orchestre et chœur : DIVINOPERA

 

Genre : Opérette

Public : Tout public

Durée : 2h20 (avec entracte)

 

Théâtre, musique et dérision. Du burlesque en toile de fond, des costumes et des gros sabots… Cette opérette répond aux règles de l’art, en même temps qu’elle s’en éloigne avec audace, à coups d’anachronismes, en racontant l’infiltration de trois mousquetaires dans un couvent. Des rebondissements proches du Vaudeville, une cadence entraînante, des artistes qui prennent du plaisir sur scène… Voilà de quoi se divertir avec légèreté dans la bonne humeur.

C’est l’endroit où déposer ses soucis devant le théâtre. Ensuite, il n’y a plus qu’à se laisser porter par les mélodies enjouées de l’opérette. Un genre théâtral moins connu que d’autres, et pourtant chacun peut y trouver son compte : les petits comme les grands, que ce soit sur scène ou dans le public. Les spectateurs sont venus nombreux ce soir-là, et sur les planches, nul espace vide. Les générations se mélangent et les chœurs se côtoient pour accompagner les protagonistes de l’histoire. Au premier plan : l’orchestre. Rôle majeur qui vient mettre en avant les talents des chanteuses et des chanteurs. Au théâtre de Saint-Léon, il n’y a pas de fosse. Les musiciens ne passent pas inaperçus. L’ouverture de la pièce se fait avec une séquence musicale un peu longue pour planter le décor. Tout au long du spectacle, la musique permet de marquer une pause pour chaque tableau, comme un "arrêt sur image". Le chant vient comme une respiration. Il peut parfois couper le rythme, mais nous réapprend aussi à prendre le temps de tendre l’oreille et savourer l’instant présent.

"Toutes pour un et un pour toutes". Cette phrase humoristique prononcée par l’un des mousquetaires représente bien l’influence du Vaudeville, jumelée aux intrigues amoureuses. Les accessoires du genre sont réunis : déguisements, quiproquos, mensonges, supercheries… Avec la complicité de l’abbé Bridaine, les mousquetaires s’introduisent dans le couvent des Ursulines où Marie, la nièce du Gouverneur de Touraine, demeure pensionnaire avec sa sœur Louise. Les écarts de classes sociales au 17e siècle, et le fossé entre les deux univers, religieux et militaire, accentuent le comique de situation. Les mousquetaires se déguisent en hommes d’Eglise pour mener à bien leur stratégie, avec une finalité bien classique : conquérir le cœur d’une femme. L’histoire amoureuse constitue le fil conducteur, avec un gouverneur et sa nièce à marier. Celle-ci voudra évidemment choisir l’élu de son cœur contre les injonctions sociales. Manipulée, elle croira que son amoureux va mourir et lui écrira une lettre de renoncement. Mais c’est aussi sans surprise que nous assisterons à un "happy ending" où elle finira dans les bras de son bien-aimé.

L’originalité de la pièce est ailleurs. On remarque une jolie prise de risque de la part du metteur en scène, qui n’hésite pas à aller au-delà de la dérision pour frôler l’auto-dérision. Le dialogue final l’illustre bien, au moment où se pose la question du mariage après la déclaration d'amour des deux tourtereaux : "faites qu'ils disent "oui" pour que l'opéra s'arrête". Pointe d’ironie puisque le spectacle dure en effet plus de 2 heures. Cela dit, on ne voit pas le temps passer. La prise de risque assumée se voit aussi à travers les dialogues, à l’image des mots "IKEA" ou "Johnny Halliday" qui arrivent au milieu d'une phrase ; des grivoiseries et rimes osées sans que cela ne tourne au ridicule ; des bonnes sœurs qui téléphonent et prennent des selfies ; l’une d’elles qui touche sa robe au niveau de sa poitrine et avoue être admirative, voire excitée, par un saint et encore plus par un martyre ; Sainte-Opportune qui se retrouve avec un poisson d’avril accroché dans le dos… Une adaptation singulière, avec un brin de folie. Et cela fonctionne, comme généralement le sont les choses assumées, pourvu qu’elles aient du sens. Le texte lui-même moque et taquine une époque avec ses complots, le genre humain avec ses hypocrisies, et la figure d’autorité avec des mousquetaires qui voudraient se montrer forts comme des soldats mais révèlent leur lâcheté au grand jour.

Les caractères des personnages ne sont ni fades, ni lisses. Chaque femme du groupe (bien qu’elles soient nombreuses sur scène) se distingue par son timbre de voix et sa présence scénique. La sœur de l’amoureuse est une peste qui rêve de prendre le large et elle finira par quitter le couvent pour vivre ses rêves. Emancipation. Désir de liberté. On y verrait presque un discours féministe derrière la trame aux apparences frivoles. Traiter de sujets importants, et les faire apparaître légers ou futiles, tel est aussi le pouvoir de prestidigitation du comique en théâtre. Les décors fabriqués de manière artisanale ne font pas réalistes, mais permettent de nous évader dans un univers onirique, comme un retour en enfance. Les costumes nous font voyager dans le temps, accompagnés d’une dimension romanesque, avec l’utilisation du procédé épistolaire assorti de lettres, de rimes et d'alexandrins. Pouvoir retenir l’attention du public, en l’attrapant uniquement par des chants et de la poésie, n’est pas chose évidente mais réussie. On regrette juste que le sens des mots, couverts par la musique, nous échappent parfois. Petit bémol quand le texte, masqué par les instruments ou mâché par un manque d’articulation, se trouve dominé par l’orchestre malgré la puissance des voix.

La pièce, constamment ponctuée de moments chantés, se déroule à un rythme à la fois lent et tonique. Lent, par rapport à la durée du spectacle qui s’étale sur trois actes. Tonique, car les spectateurs assistent à de nombreux rebondissements. L’opérette se déploie dans une série de séquences tantôt musicales, tantôt théâtrales. Les pauses, dues aux arrêts marqués par les chants, viennent paradoxalement se coupler à un rythme effréné. Beaucoup de mouvements sur scène et peu de silence : les pas des nombreux chanteurs, la puissance de l’orchestre, les voix que le chant lyrique pousse à déployer dans l’espace, les costumes d’époque hauts en couleur… Une telle densité arrive à faire vibrer le public. La joie perceptible des artistes parvient jusqu’aux rangs des spectateurs.

Lauren Muyumba

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