Mur Mur

 

JSL

Un spectacle produit par La Compagnie du Oui (Chalon-sur-Saône, 71) vu le 2 novembre 2018 à l’Auguste Théâtre (Paris 11e).

Mise en scène : Nicolas Dewynter
Comédiens : Elisabeth Andres, Pascal Roubaud

Genre : Théâtre
Public : Adulte
Durée : 1 heure

En juin, j’ai inauguré un nouveau type de soirée : la virée théâtrale entre copines. Fortes d’une extraordinaire expérience avec le sidérant « Italienne, scène et orchestre » de Sivadier (non chroniqué), nous avons décidé de réitérer. Ce soir, c’est Anne qui nous a enjointes d’aller voir « Mur Mur » qu’elle avait découvert à Avignon cet été. Dans l’offre pléthorique du festival, « Mur Mur » avait échappé à l’Adadiff. L’injustice est à présent réparée.

« Mur Mur » est une petite forme remarquable à plus d’un titre. A commencer par l’audace du genre : associer le clown pour raconter la tragédie du féminicide. De cet oxymore improbable naît une tension presque insoutenable.

Ils sont donc deux sur scène. Monsieur et Madame. Sans texte ou presque. Madame est poudrée de blanc et se présente en petite nuisette, blanche aussi. Est-ce une colombine ou une femme blafarde de peur ? Monsieur porte un nez de clown mais ce nez de clown est noirci. Il est habillé d’une veste couverte de médailles et de chaussons à grelots en forme de gros lapins. Est-ce un dictateur ou un hurluberlu ? Tout est à l’avenant. Dans le doute et l’imprévisibilité. Cette imprévisibilité même qui déstabilise le conjoint et le met sous emprise. Monsieur est donc le roi de l’imprévisibilité. Son jeu est fantastiquement inquiétant à l’instar de cette première scène où tout en allumant des lumières en musique, il se déplace de front de l’une à l’autre en poussant un feulement de hyène. Son jeu à elle est entièrement métamorphose. Elle « entre en scène » tel un fantôme, recouverte d’un drap blanc : c’est le cadeau qu’il reçoit, un bel objet inanimé auquel tel Geppetto il va redonner vie, par « son amour ». Passive et complaisante au début puis naïve et enthousiaste, on va la voir, par la force de sa simple présence, se disloquer intérieurement.

Ce jeu, excellent donc, s’épanouit dans une scénographie d’une grande économie de moyens et pourtant redoutablement efficace. Le huis-clos est délimité par trois allemandes en bâches noires. Au sol, au pied des bâches, des boudins de drap blanc comme autant de linceuls potentiels ou de cordes de ring. En hauteur, une quinzaine d’ampoules revêtues d’abat-jour en papier avec des écritures. Arène vide dans laquelle la mise en scène va insuffler sur un rythme soutenu poésie et humour puis violence et sadisme.

Comme toujours, l’histoire commence bien. Enfin relativement. Et on assiste à une très jolie scène d’amour en ombres chinoises. La nuit a été si belle qu’ils exultent dans une parodie de Dirty Dancing à hurler de rire. Et puis il est gentil. Il lui offre des cadeaux. Elle est contente. Elle valorise son homme et demande à ce qu’on l’applaudisse. Alors on l’applaudit. Le comique de répétition se met en branle avec juste ce qu’il faut de décalage pour que, peu à peu, on cesse de rire et même d’applaudir. Car si les cadeaux se succèdent à une allure toujours plus vive, leur contenu est toujours plus insolite pour ne pas dire gore. Le premier, emballé dans un petit écrin, n’est pas la bague à laquelle on pourrait s’attendre mais un coupe-ongles dont Monsieur attend que Madame fasse bon usage pour le manucurer. Quelques cadeaux plus loin, c’est une casserole. J’ai éclaté de rire une fraction de seconde, le temps qu’un flash de lumière montre Monsieur fracasser Madame avec. Quelques cadeaux plus loin, un imposant paquet contient la main et la tête de la précédente. Monsieur en détache la bague et la voilette, en revêt Madame et les voilà unis pour le pire. Dès lors, tout s’accélère. La musique n’est plus mélodie de boîte à musique comme au début mais puissante, violente et rythmée. Et, comme Madame, on finit par appréhender le son de l’appeau qui annonce le retour sur scène de Monsieur. Les lampes s’allument et s’éteignent, créent des flashes et des noirs sur les scènes qu’il vaut mieux imaginer. Colombine, au bout de ses forces, couverte de sang, pense à partir enfin avec la clef qu’elle a trouvée. Il sort le grand jeu, elle le console. La première scène est rejouée : un pervers narcissique allume les lumières et découvre son cadeau.

« Mur Mur » est un spectacle essentiel qui raconte, dans le murmure du mime et du jeu de clown, la tragédie de la violence faite aux femmes dans le secret des murs. Le spectacle est tellement fort que, chose rare, les spectateurs éprouvent le besoin de rester à l’issue de la représentation pour débriefer un peu. On s’aperçoit alors que l’Auguste théâtre, confortable comme une bonbonnière et à l’accueil si avenant, est le lieu idéal pour ce temps nécessaire de réconfort. Il y avait peu de monde pour cette seconde représentation parisienne. Si ce petit papier pouvait contribuer à amener du public, j’en serais ravie !

Catherine Wolff

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