Un instant Proust

 

photo de Pascal Victor

Un spectacle produit par Le TGP (93, Saint-Denis) vu le 16 novembre 2018 à TGP (93, Saint-Denis).

Mise en scène : Jean Bellorini
Comédiens : Hélène Patarot, Camille de la Guillonnière

Genre : Théâtre
Public : Adulte
Durée : 1h45

Jean Bellorini s’est fait une spécialité de porter au théâtre des monuments littéraires qui par leur forme et leur taille ne sont pas, à priori, des textes théâtraux. C’est le seul metteur en scène, à mon sens, qui sache le faire avec brio. Après Rabelais, « Les Misérables » et « Les Frères Karamazov », voilà venu le tour de Proust. L’expérience m’a cette fois moyennement convaincue.

Impossible avec Proust de monter l’intégrale en 1h45. C’est d’ailleurs ce qu’annonce le titre du spectacle. Il a donc fallu opérer des choix. Judicieux dans l’ensemble. Avant tout faire ressortir la substantifique moelle de l’œuvre : le temps, « le calendrier des faits [qui] ne coïncide pas avec le calendrier des émotions », le surgissement du souvenir, la finitude de l’homme. Pour faire entendre ces problématiques existentielles, Jean Bellorini et son équipe ont eu recours à différents procédés. Un choix de quelques textes anthologiques, une certaine lenteur de jeu et beaucoup de silences, un décor sublime d’église désaffectée qui tel un confessionnal recueille la parole, la création d’un personnage « contemporain ». C’est une vielle femme, d’origine vietnamienne, réfugiée en France dans sa prime enfance et devenue, avec l’âge, plus ou moins amnésique. C’est à un exercice de maïeutique que le jeune Proust invite la vieille femme à partir du texte « Le premier bouton de ma bottine » extrait de Sodome et Gomorrhe. Cet extrait reviendra à trois reprises pour relancer le dialogue.

Ce nouveau personnage permet l’entrée théâtrale dans le texte. La confrontation des deux mémoires, la contemporaine et celle de Proust, est intéressante. Le problème c’est que l’on s’aperçoit rapidement du stratagème : la vieille femme n’est que prétexte théâtral et « disparaît » dans son identité propre à maintes reprises, ce qui donne au spectacle une certaine incohérence. Le jeu est lent, très lent, pour donner certes la mesure du temps qui passe… mais voilà qui d’un point de vue théâtral est passablement ennuyeux. D’autant que malgré la sonorisation des deux acteurs, le texte n’est pas toujours audible. Et pour finir dans ce registre, texte introspectif oblige, ça ne joue pas ou peu. J’ai donc décroché plusieurs fois ce qui a eu pour fâcheux effet de me faire remarquer des faiblesses que j’aurais sans doute oubliées sans cet ennui. Le décor et l’éclairage, réellement sublimes, sont finalement fort peu mis à contribution. La moitié du spectacle au moins se tient en avant-scène sur deux bancs, laissant en arrière-plan et vide, le décor d’église et son empilement de chaises. Surtout la bande son, parfois augmentée d’un très bon jeu de guitare en live, est insupportable. La dernière scène dans laquelle Proust raconte, par la voix de la vieille femme, la prise de conscience de l’irrémédiabilité de la mort de la grand-mère frise - entre la musique, les chaises assemblées en forme d’autel baroque et la grandiloquence de la diction - le ridicule.

Mais Jean Bellorini est un metteur en scène suffisamment aguerri pour rattraper par ailleurs son spectacle. Il débute avec un joli décalage temporel : alors que le jour s’éveille, on entend intégralement « Avec le temps » de Léo Ferré qui nous met en fort bon appétit d’écoute. Quand les deux comédiens jouent vraiment, le texte résonne avec bonheur et c’est heureux que beaucoup de lycéens de banlieues, ce soir, aient pu le découvrir sous cette forme. Quand Proust raconte le baiser maternel du soir, extrait de « Du côté de chez Swann », on rit à gorge déployée du stratagème et des angoisses conçues avec. Le spectacle n’est pas dénué d’humour. Ainsi quand la vieille femme imite l’accent de sa grand-mère vietnamienne ou celui de sa famille d’accueil berrichonne, l’effet comique est immédiat. Enfin, pour un public plus averti, les allusions aux différents tomes et épisodes de la « Recherche du Temps perdu » font sourire tant ils sont délicatement amenés. La madeleine à la sauce vietnamienne est géniale!

« Un instant Proust » m’aura donc laissé une impression mitigée. La mise en scène est, comme toujours, brillante. Le décor, superbe, est polysémique. La capacité des comédiens à restituer des textes denses et riches est admirable. Je ne peux que saluer l’ambition de Jean Bellorini de vouloir vulgariser ces monuments littéraires. Je crains seulement, cette fois, que Proust ne résiste à l’exercice.

 Catherine Wolff

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