Vers la nuit (Bach jour 1)

 

Un spectacle produit par Festival Paris l’été (75, Paris) vu le 23 novembre 2018 au Monfort  (Paris 15e).

Mise en scène : Stéphane Ricordel
Comédiens : Sonia Wieder-Atherton, Shantala Shivalingappa, Valentino Martinetti

Genre : Théâtre musical
Public : Tout public
Durée : 0h50

Un spectacle qui affiche une telle distribution - la grande violoncelliste Sonia Wieder-Atherton, mon chouchou de Bach, la merveilleuse danseuse Shantala Shivalingappa, un jeune acrobate et le metteur en scène  Stéphane Ricordel - ne pouvait, par sa promesse d’exigence atypique, que m’attirer.

Le spectacle se joue dans la grande salle du Monfort, reconvertie pour l’occasion. Le public prend place sur ce qui tient lieu habituellement de plateau, tout autour d’une petite scène légèrement surélevée en forme de note de musique stylisée - hampe et rondeur. Depuis la hampe, une arcade métallique s’élève et porte un imposant lampadaire qui éclaire le centre de la piste. L’espace de jeu est délimité par trois gros pupitres de bois qui portent les partitions. Ce décor épuré réserve quelques surprises dans la première partie du spectacle.

Le spectacle se déroule en deux parties, à mon sens inégales, mais qui ont pour point commun la musique et le rapport au corps. Sonia Wieder-Atherton est donc la maîtresse du jeu. Dans la première partie, elle interprète trois pièces que je ne connaissais pas : « Aria » extraite de « Suite pour violoncelle seul de Tchaïkovsky, « Intermezzo e Danza finale » extrait de « Suite pour violoncelle seul » de Cassado et « Elégie » pour violoncelle seul de Stravinsky. Le jeu de Sonia Wieder-Atherton y est tendu et vibrant tout à la fois. La tenue des notes dans les aigus est cristalline. Et quand elles se mêlent, ces notes cristallines, à un staccato grave, c’est l’extase ! Dans la seconde partie, Bach est à l’honneur avec la partita n°2 et plusieurs danses. Moi qui d’habitude ai bien du mal à écouter une autre version que celle de mon vieux CD, ressassé tant et plus, j’ai pris un plaisir infini à cette réécoute. Le rythme est donné à entendre comme jamais et Sonia Wieder-Atherton a une manière toute personnelle de faire monter à elle une note en la détachant de ses deux ou trois comparses. C’est époustouflant.

La première partie ressemble à une première partie de concert de pop dans le sens, c’est mon point de vue, où elle semble n’être que prétexte visuel dans l’attente de la confrontation des véritables stars du spectacle, Sonia Wieder-Atherton et Shantala Shivalingappa. Non que le jeu de Valentino Martinetti ne soit pas à la hauteur, loin de là. Il occupe simplement la place qui semble lui avoir été assignée. Il surgit, et c’est la belle surprise, de dessous le plateau qui se lève, tel un couvercle. Sonia Wieder-Atherton joue donc dans les airs, sous le lampadaire, en pleine lumière. Dessous, dans la pénombre et dans « la casserole » de la piste remplie d’eau, l’acrobate enchaîne des figures de contorsions. Puis il s’extirpe de l’eau et grimpe, toujours dans la pénombre, à l’arcade métallique comme s’il s’agissait d’un mât chinois. Tout au long de sa partie Valentino Martinetti est incontestablement félin et sensuel. Mais de dialogue entre la violoncelliste et l’acrobate, il n’en n’est point.

La seconde partie s’oppose en tout point à la première. Shantala Shivalingappa apparaît en pleine lumière pour nouer, avec ou sans l’accord de la violoncelliste, un dialogue avec la musique. Il se déroulera en 4 temps et 4 mouvements scéniques différents. Tout d’abord, avec ses mains et ses bras si expressifs, Shantala égrène les notes comme un jongleur le ferait avec ses balles. Puis, elle s’assoit à côté de la concertiste, sagement d’abord puis quelque peu intrusive. Sonia Wieder-Atherton a à peine joué le point d’orgue qu’elle se retourne brutalement vers l’impertinente et lui signifie de son archet menaçant un « dégage ! » fort éloquent. La salle rit. Shantala se met alors en retrait de la piste et mime la musique de ses bras et des mains. On l’entend presque et c’est comme si elle demandait à la musicienne de composer à partir de son geste muet. Sonia Wieder-Atherton s’exécute et nous joue ce que nous avions vu ! Pour finir, les deux femmes inversent leur place. Shantala Shivalingappa s’empare de la piste et danse sur les menuets et autres gigues que Sonia Wieder-Atherton joue depuis la hampe. La danse est exquise d’espiègleries, un mélange de gestuelles hindoues, de gestes saccadés du corps, de petits sauts de marelle. C’est exactement cela que j’étais venue voir et entendre.

« Vers la nuit (Bach jour 1) » est un spectacle pluridisciplinaire et inattendu, exigeant et beau. Si la première partie m’a quelque peu déçue, la seconde a su m’apporter tout ce que j’étais venue chercher.

Catherine Wolff

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