By heart
26 mars 2025Un spectacle produit par le Festival d’Avignon et vu au Théâtre du Monfort (75) le 26 mars 2025.
Texte, mise en scène et interprétation : Tiago Rodrigues
D’après une création originale de la compagnie Mundo Perfeito (2013)
Coproduction : O Espaço do Tempo, Maria Matos Teatro Municipal
Scénographie : Magda Bizarro
Régie Générale : André Pato
Genre : Théâtre contemporain
Public : Spectacle adulte
Durée : 1h45
La rétrospective Tiago Rodrigues se poursuit à Paris. C’est l’occasion pour moi de combler mes lacunes. Ce soir, au Montfort, c’est l’emblématique « By heart ». Brillant !
C’est à travers le fil ténu de l’histoire de la grand-mère de l’auteur, grande lectrice que la cécité menace, que nous voyageons en littérature et en art du jeu. Le comédien n’est-il pas celui qui, pour rendre hommage aux textes qu’il affectionne, les apprend par cœur pour mieux les transmettre ? C’est une mise en abyme de la portée politique du spectacle. Car à l’heure « où nous avons appris, au XX° siècle, qu’on peut tout nous enlever », la force du par cœur, c’est qu’elle nous est inaliénable. Apprendre par cœur, « manger le texte », c’est donc résister. Résister à la cécité et à l’oubli pour la grand-mère de Tiago Rodrigues ; résister à notre vulnérabilité face au totalitarisme pour chacun d’entre nous. Démonstration in situ.
Le dispositif, totalement inédit, reproduit le stratagème de Nadejda Mandelstam, qui pour sauvegarder les poèmes de son mari persécuté par le régime stalinien, conviait dans sa cuisine, par dix, des hôtes priés d’apprendre par cœur les vers d’Ossip Mandelstam. C’est par ce biais que l’œuvre a été sauvée. Ils sont donc onze sur scène. Tiago Rodrigues en personne, polyglotte en voix naturelle (français, anglais, portugais, néerlandais et au pied levé, italien) et dix spectateurs volontaires. A charge pour Tiago Rodrigues de leur faire apprendre par cœur le sonnet 30 de Shakespeare, celui-là même qui a permis à Boris Pasternak d’éviter l’arrestation.
Le plateau est nu. Tiago Rodrigues et les dix apprentis sont assis face public. Le seul accessoire consenti est une cagette de livres. Distribués au fur et à mesure aux amateurs, ils portent le nom de l’auteur ou des personnages dont il sera question. Le spectacle alterne en effet citations et narrations (Steiner, Fitzgerald, Ray Bradbury, Pasternak, Brodsky et Shakespeare) et séquences d’apprentissage du sonnet.
Le texte est très construit mais la présence sur scène de dix quidams crée une connivence extraordinaire par l’improvisation. Avec force pertinence et bienveillance, Tiago Rodrigues s’empare du moindre détail pour interagir avec le public. C’est intense, intelligent et désopilant.
« By Heart » est un grand moment de théâtre et la preuve vivante de la puissance révolutionnaire de cet art. A ma mesure, « By heart » m’a donné l’envie de rouvrir mes vieux carnets -ceux où je notais, jeune femme, les textes que j’aimais- pour mieux en revisiter les textes. Ce soir, j’y ai collé le sonnet 30 de Shakespeare qui nous a été distribué à l’issue de la représentation. Merci.
Catherine Wolff
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