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Spectacle vu le 25 septembre au théâtre des 13 vents (Montpellier).

 

Création : Harold Pinter
Mise en scène : Stéphane Laudier
Jeu : Fanny Rudelle et Jean-Marc Bourg

 

VIVANT2-toiles-3Durée : 1h 

 

 

 

 

 

Harold Pinter a tendance à être oublié dans le théâtre contemporain... mais le metteur en scène Stéphane Laudier a eu la bonne idée de remettre les pendules à l'heure, en nous faisant découvrir un texte fascinant de cet auteur anglais adepte de l'absurde et du non-dit.


Dans une ambiance mortifère et intemporelle, entre cauchemar lynchien et théâtre bourgeois, entre fin du monde et rêve éveillé, un couple parle. Sont-ils mariés, s'agit-il d'une patiente et de son psychanalyste, sont-ils en pleine séance d'hypnose, est-elle sous le joug d'un tortionnaire ? On ne sait pas vraiment, mais il va s'agir pour lui d'extirper sa parole à elle. Peut-être juste pour lui faire avouer une infidélité, peut-être pour qu'elle raconte beaucoup plus. Alors les mots sortent, chaotiques et sans ordre, frôlant souvent le non-sens mais abordant aussi des thèmes bien sombres. Et peu à peu, je comprends que cette parole arrêtée, ce difficile travail du verbe cache une impossibilité de dire ; dire l'horreur du monde moderne, l'Histoire effroyable de l'exploitation de l'homme par l'homme.

Pinter n'utilise pas les mots directement, puisque la parole est condamnée à n'exprimer que la surface des choses. Alors pour dire la déportation il parle de football, pour parler de la responsabilité collective il évoque un stylo... Les mots sont toujours à côté. Et pourtant, la parole rythmée et acérée comme un scalpel est d'une précision diabolique. Et peu à peu, je saisis que ce dialogue étrange ne sert qu'à cacher quelque chose de beaucoup, beaucoup plus vaste. Et quand il évoque des bébés arrachés des mains de leurs mères ou des trains partant vers des destinations inconnues, le public se met à écouter ce dialogue d'une autre oreille.


Dans ce numéro d'équilibriste de la parole, il est évident que les deux comédiens (Fanny Rudelle et Jean-Marc Bourg) sont idéaux : ils font effectivement dans la dentelle. Leur travail est parfait, millimétré, musical. Le sens du rythme, induit par le texte mais savamment pesé par le metteur en scène et ses comédiens, fait pénétrer le spectateur dans un univers étrange, à cheval entre la quotidienneté la plus triviale (certains passages sont proches du théâtre de boulevard) et l'intellectualité totale. Dans un décor sobre (un fauteuil sombre, un sol tapissé de cendres, le tout entouré de velours rouge), dans des costumes et des lumières évoquant les à-plat d'Edward Hopper, dans des images d'une simplicité implacable (peu de mouvements, mais des placements de corps et de regards très contrôlés), le dialogue minutieux de Pinter prend tout son (non-)sens.

J'ai trouvé ce spectacle plus intéressant quand il était pleinement abstrait que quand il se risquait au dialogue comique, ou quotidien. En effet, les deux comédiens étaient plus à l'aise dans cette cérébralité toute de lenteur que dans les brusques accélérations de texte. Mais l'ensemble constituait un spectacle insaisissable et envoûtant, d'une intelligence constante et qui m'a placée face à une interrogation béante : comment raconter les horreurs de notre monde, comment parler aujourd'hui de l'inhumanité ? C'est à travers une main mise en baillon que la femme parviendra enfin à exprimer l'indicible, final bouleversant qui finit de me convaincre que j'ai assisté là à un spectacle précieux. Neurones titillés, yeux satisfaits : mission accomplie. Et malgré un rappel encore nécessaire, un seul regret : les gens ne savent toujours pas éteindre leurs portables.  

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