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Compagnie de La Flibuste (92), vu à Montpellier (34), Château de Flaugergues, 16 Juillet 2014, 21h.


Texte en prose de Molière (1665)

Mise en scène: Clément de Dadelsen

Avec: Etienne Beydon (Sganarelle), Benoît Chauvin (Dom Juan), Quitterie de Blignières (Mathurine et une danseuse), Clément de Dadelsen (Pierrot), Arthur Provost (Dom Carlos, Dom Louis, le pauvre, M. Dimanche, statue du Commandeur), Marie-Camille Soyer (Charlotte et une danseuse), Marion Trémontels (Elvire)

vivant-3-toiles-4Genre: comédie baroque

Public: tous à partir de 10 ans

Durée: 1h45

 

Création 2014, 3è représentation

 

Dans le cadre de la tournée "Jardins et Châteaux", la compagnie sort le théâtre de ses murs pour le faire découvrir à tous les publics dans des parcs, jardins, bastides, châteaux.

 

Trois cents spectateurs sont installés sur des chaises, dehors, devant la superbe façade de Flaugergues (XVIIè), nimbée par une chaude couleur de soleil couchant. Rappelons l'intrigue : Dom Juan, gentilhomme libertin prêt à tous les mensonges pour séduire les femmes et satisfaire immédiatement ses désirs, s'en désintéresse ensuite et les délaisse sans égard. Bien que plein d'élégance et de grandeur, il ne paie pas son créancier M. Dimanche, abuse Mathurine et Charlotte, paysannes naïves, humilie Pierrot, et repousse Elvire qu'il a autrefois faite sortir du couvent pour l'épouser. Malgré les mises en garde de son valet Sganarelle et d'Elvire, Dom Juan ira brûler en enfer, lors d'une brève confrontation avec la statue du Commandeur qu'il a autrefois tué en duel. La conclusion de la pièce est confiée à Sganarelle.

 

Clément de Dadelsen propose une version de Dom Juan à la fois fidèle et pleine de créativité, de mouvement, de contrastes. Baroque, écrite sans unité de temps, d'action, ni de lieu, cette pièce fut jouée à l'époque avec force machineries. Si La Flibuste respecte l'esprit de Molière et sa verve comique sur une intrigue tragique, elle fait preuve également d'une liberté d'interprétation maîtrisée et efficace. J'ai apprécié le contraste entre la pureté du décor architectural et le foisonnement théâtral : diversité de jeux, costumes parfois décalés, accompagnement musical baroque. Dans le même esprit, la mort de Dom Juan, sobre et sans scénographie explosive, s'accompagne d'un chant funèbre qui prend à la gorge. Dès l'ouverture, l'atmosphère est inquiétante : un crâne veille sur la marche de l'entrée et une sombre apparition longe la façade. Dans une scénographie humoristique, le crâne, à la scène I, remplacera à la fois la tabatière de Sganarelle et son interlocuteur Gusman... pour reprendre ensuite son rôle d'outre-tombe. L'étrangeté et l'originalité du spectacle sont accentuées par de beaux intermèdes dansés en improvisations par M.-C. Soyer et Q.de Blignières, spectres masqués grimaçants à la gestuelle violente et échevelée et aux courtes robes déchiquetées.

 

B. Chauvin joue ici un Dom Juan élégant, cynique, hypocrite et enjôleur, méprisant et sûr de lui mais complexe, qui dégage curieusement, malgré - ou par - tous ses défauts, une certaine humanité. En scène quasiment du début à la fin, il assure une très belle performance, même si, encore au tout début de la tournée, son rôle peut évoluer. E. Beydon, excellent Sganarelle à l'antithèse de son maître, sert de révélateur à la nature profonde de Dom Juan. Peu à l'aise dans les discours, superstitieux, timoré et contraint de suivre Dom Juan, il tente sans cesse de le raisonner. Que de ressorts comiques dans ce duo bien campé par les deux comédiens ! Les rires fusent dans le public, relâchant toutes les tensions de la tragédie. Elvire Impressionnante dans son désespoir et émouvante dans sa générosité, les paysans, vrais, drôles et touchants, avec un accent picard compréhensible, Don Carlos offensé dans son honneur et Don Louis en père blessé, tous sont excellents. Notons les cinq rôles assurés avec talent par A. Provost. La musique magnifie la pièce avec des morceaux sélectionnés avec soin, émouvants, merveilleux ou tragiques. Quant aux costumes, très recherchés, ils sont esthétiques et attractifs, comme toujours avec La Flibuste. Ce fut une très belle soirée, où chacun a pu ensuite échanger ses impressions avec les comédiens autour d’un pot sympathique.

 

Ce beau spectacle créatif et alerte rend accessible au public une pièce différente des autres oeuvres de Molière. Parfaite pour les scolaires, cette belle mise en scène de ce personnage mythique peut séduire tous les âges. Accueillie dans des lieux de styles très différents, chaque représentation exige de grandes capacités d'adaptation de la part de toute la compagnie et réserve au public la surprise de la découverte.

 

Catherine Polge

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