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Pièce écrite par Avner Camus Perez

Vue au Thy Théâtre, le 20 Juillet 2013, 13h

Festival Off d'Avignon

Mise en scène : Avner Camus Perez

Interprétation : Théodora Carla (comédienne, violoniste, composition musicale) et Stefo Linard

Lumière et son : Gérald Farroux et Avner Camus Perez

Genre : théâtre

Durée : 1h20

Public : adultes et adolescents, à partir de 14 ans

Création 2013

 

Avner Camus Perez est dramaturge, professeur de philosophie, essayiste et comédien. Dans cette pièce magnifique il porte à la connaissance du public  la pensée d'Hannah Arendt, grande figure du XXè siècle, en évitant le piège du discours didactique. Le spectacle s'ouvre avec un terrifiant préambule de Shakespeare sur la xénophobie et l'empathie, annonçant l'alliance fructueuse du théâtre et de la philosophie politique par-delà les époques.

 

Pendant la guerre de 39-45, Hannah Arendt, philosophe allemande, auto-déclarée juive, s'évade d'un camp de transit et fuit à Lisbonne où elle séjourne brièvement en 1941 pour obtenir un sauf-conduit vers les Etats-Unis. Les archives quasiment muettes sur cet épisode de sa vie autorisent la fiction à s'en emparer.

A.C.Perez met magistralement en actes ces 3 mois d'attente en imaginant les rencontres entre Hannah et Jose Pedro de Azevedo, son intermédiaire fictif. Jose, journaliste, est le passage obligé pour l'obtention du coup de tampon qui déclenchera l'ouverture de la porte de "l'exil atlantique". La pièce suit leurs rendez-vous successifs dans différents lieux, toujours clos mais où s'insinuent les rumeurs de la ville, les mystères du Tage et les embruns de l'océan. L'ambiance est celle d'une ville de passage accueillante aux réfugiés dont nous voyons la triste affluence au début du spectacle sur un écran en fond de scène, dans des films d’époque.

Hannah ne fléchit jamais, ni durant l'interrogatoire de Jose, ni devant ses sous-entendus, ni quand il essaie de la séduire. Sans rien cacher de l’horreur des drames personnels ou collectifs, elle expose raisonnablement les motifs de son engagement ainsi que ses réflexions sur l'humanité, Dieu, le mal, le totalitarisme, l'exil, la clairvoyance, la citoyenneté, la Palestine etc. Elle aurait pu dissimuler sa judéité. Elle l'a au contraire proclamée et s'est engagée contre la barbarie, solidaire de ceux qui sont mis "hors le genre humain" et devenus "acosmiques".

 

 J'ai été frappée par le  jeu de Théodora Carla qui entre et sort de scène en glissant sans à-coups, silencieusement, comme si elle réservait la force de sa présence à l'expression de la pensée et des émotions ou au violon dont elle tire des airs sombres et violents de sa composition. Les phrases parfois dures sonnent clair, exprimant amour de l'humain, liberté de pensée et intelligence. Sa gestuelle et ses jeux de scène sont nets. Un terrible regard accompagnant le claquement sec du couvercle de sa valise, et tout est dit sur Vichy et le suicide de Walter Benjamin, son ami. Bref, comment penser maintenant à H.Arendt sans revoir son interprète ?

Agent d'une cause ambiguë, José le journaliste « littéraire » équivoque s’applique dans  son rôle d'enquêteur puis s'éprend d'Hannah et lui fait miroiter les "délices de l'abandon". La fin de la pièce donne une indication sur ses intentions. Le rôle de Stefo Linard aurait pu se limiter à un faire-valoir. C'est le contraire. Par son jeu qui passe de l'attitude contrainte aux débordements les plus expressifs, il incarne  les petitesses d'un personnage de chair et d'émotions piégé dans ses calculs. J'ai même eu l'impression que le costume faisait le moine, selon que José était sanglé ou négligé. Pitoyable et sans repères stables, il vit dans un autre monde que celui où évolue la pensée d'Hannah. Dans une ultime scène d'affrontement dansé, le rapprochement de leurs corps associé à la colère exprimée par leurs pieds qui frappent violemment le sol illustrent magnifiquement leur éloignement radical.

Eclairages, projections d'extraits filmés, musique, bruitages, emportent le spectateur dans ce monde douloureux. Nous voyons Amalia Rodrigues, jeune, chanter "Barco Negro" un fado de la séparation, dans un extrait des "amants du Tage". Des chants liturgiques hébreux et des chants du ghetto, nous accompagnent ponctuellement. La scène se noie dans une obscurité trouée de rouge, plonge dans la nuit complète ou dans une  lumière blafarde, et les rouge, blanc, noir, gris se succèdent, se mêlent ou jouent les contrastes.

Le travail théâtral rend captivante cette présentation d'Hannah Arendt. En abordant l'essentiel de sa pensée j’ai découvert une femme sensible, irréductible à tout compromis et en assumant les risques. Le langage puissant et souvent poétique, le rythme et la richesse de la mise en scène, le jeu des comédiens, procurent de grandes émotions.

Ma curiosité a été émoustillée. "A quoi sert" la philosophie ? Quels enseignements tirer de cette page de l'histoire du XXe siècle ? Comment concilier efficacement  l'action et la liberté de pensée ? Les spectateurs éloignés de la philosophie comme les plus experts pourront à mon avis partager le même plaisir devant ce spectacle bouleversant et intelligent.

 

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