malampia_la-jeune-fille-et-la-mort.jpgSpectacle de la compagnie Malampia, vu au Kawa Théâtre (Montpellier) le 2 Décembre 2012 à 17h.

 

D'après la pièce d'Ariel Dorfman (Chili). 

Mise en scène et scénographie : Bernard Cenzi

Direction d’acteurs : Christelle Decuq

Distribution : Sylviane Beaumer (Paulina), Bernard Cenzi (Dr Roberto Miranda), Daniel Gonzalez (Gerardo)

Chorégraphie et danse : Claire Chastaing

Musique : Franz Schubert, Armand Amar et Max Richter

Régie lumière et son : Benjamin Bousquet

 

Genre : théâtre

Public : adultes

Durée : 1h40

Création 2012 

 

vivant-3-toiles-4.jpgNous sommes dans un pays d’amérique latine en pleine transition démocratique. Après une terrible dictature, Gerardo, avocat, est pressenti par le nouveau gouvernement pour présider une commission d’enquête sur les crimes « irréparables », c'est à dire suivis de mort. Un soir, il invite chez lui le Dr Roberto Miranda. Aussitôt, sa femme Paulina pense reconnaître dans la voix du docteur celle d’un de ses tortionnaires qui, 15 ans auparavant, la tortura et la viola au son de « la jeune fille et la mort » de Schubert. Survivante, elle a tout de même subi des dégâts irréparables... Toujours en proie à ses traumatismes, elle essaie d’entraîner Gerardo avec elle pour arracher la vérité au Dr Miranda dans un jugement improvisé. Ce texte puissant est interprété ici dans une mise en scène complexe alliant jeu théâtral, danse, musique et lumières.

 

Sylviane Beaumer campe une femme marquée par ses souffrances. En colère contre l’aveuglement de son mari (ou bien complètement folle) elle séquestre Miranda, le menace de mort et veut obtenir de lui confession et repentir. Bernard Cenzi incarne les revirements tortueux du Dr Miranda, prêt à tout pour se tirer de ce guêpier. Est-il un innocent victimisé comme il le prétend, ou un ancien bourreau essayant d'échapper à la rage de sa victime ? Daniel Gonzalez, le mari, alterne distanciation (dérangeante par moments) et engagement inquiet : participera-t-il à cette commission d'enquête, quitte à abandonner sa femme aux horreurs d'un passé toujours vivant ? Ou risquera-t-il de compromettre l'avenir démocratique en faisant justice lui-même ? Violence, pièges, trahisons et inversions de rôles alimentent ce huis-clos infernal.

 

Le jeu corporel des comédiens accentue la complexité des liens qui se font et se défont entre les personnages, et soutient la force du texte : économie de mouvements avec des périodes d'immobilité en suspens, gestes précis, regards tendus par l'écoute et les émotions... Des émotions que Claire Chastaing, danseuse, incarne tout au long de la pièce : entre les scènes, elle aide le spectateur à intégrer cette tragédie en évoluant magnifiquement sur des thèmes musicaux pathétiques. Pendant  l’action, elle s’insinue entre les acteurs, invisible pour eux. Dansant assez lentement, elle est parfois effondrée et tordue au sol, repliée sur la douleur ou tendue comme dans un cri... ou tout simplement dans l'écoute.

La musique est, selon l'intention de l'auteur, une trame importante du spectacle. « La jeune fille et la mort » de Schubert accompagne le traumatisme de Paulina : la mise en scène en a associé plusieurs extraits à des bruitages. Le choix d'ajouter « Ouverture » d’Armand Amar et « Sarajevo » de Max Richter, souligne la montée du drame puis les pleurs, les cris, le vacarme de la violence avec les béances qu'elle laisse derrière elle. L' éclairage (par Benjamin Bousquet) m'est apparu en véritable acteur de ce drame : obscurité et jeux avec la pénombre, montée en puissance de couleurs chaudes et quelques cadrages violents. Le décor, assez coloré, est  réduit pendant toute la pièce à un divan, une commode, une table mise pour deux et une desserte. Simplifié, il cède la place au jeu théâtral.  

 

Le public, qui a rempli la salle ce jour là, a manifesté son adhésion alors que la dimension tragique de cette pièce tranchait avec le répertoire humoristique habituel du Kawa théâtre. Dommage que l’élocution de certains acteurs ait parfois été gênée, la salle de spectacle n’ayant  pas été assez chauffée. A vrai dire, les spectateurs n'avaient pas très chaud non plus…

 

En conclusion, j’ai été conquise par ce spectacle très complet du point de vue scénique, et qui suscite des émotions profondes. La gravité du texte est respectée, mais sans "plomber" l'atmosphère. En effet, les spectateurs sont pris dans une dynamique : tenus en haleine du début à la fin de la pièce ils sont pris, en outre, dans l'ambiguïté des situations ; ce qui laisse une certaine liberté d'interprétation. On sort de là avec de nombreuses interrogations, toujours loin des évidences : confessions et mémoire, blessures inguérissables et oubli, repentir et pardon, courage et lâcheté, réparation et démocratie, etc. Un spectacle à voir, et qui ouvre des débats susceptibles de passionner des publics très divers.

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