quand-jetais-charles-tristan-jeanne-vales.jpgSpectacle du Préau CDR de Basse-Normandie - Vire. Vu le 19 juillet 2014 au Girasole durant le festival Off d'Avignon


Interprète : Vincent Garanger
Mise en scène : Fabrice Melquiot
Sculptures et masques : Judith Dubois, Christelle Paré
Musique et arrangements : Simon Aeschimann
Lumières : Mickaël Pruneau
Régie son : Frédéric Bühl, Jean-François Renet


VIVANT-3-COEURS-5Durée : 1h25

Public : A partir de 15 ans.

 

 

 

 

Grandeur du looser. Charles fait partie de ces perdants magnifiques chantés par Cohen, capables de se faire croire à leur propre talent les deux pieds dans le vide. Vague représentant en machines agricoles (les « moiss-batt » n'ont pas de secret pour lui), il passe ses soirées au karaoké local, interprétant avec éclat les tubes de son idole, Charles Aznavour. Son statut de star locale, il le dépose aux pieds de Maryse, la femme de sa vie, le sens de sa vie. Mais ce soir, Maryse a décidé de partir voir si l'existence serait plus gaie avec un autre gars. L'occasion pour Charles de se livrer à un chant du cygne aznavourien desespéré, où il va faire le compte de sa vie minable sous les spots minables de sa boîte de nuit. Cracher sur son fils qu'il n'aime pas, évoquer sa rencontre avec un marabout, rencontrer enfin son idole, chercher un peu la bagarre auprès du Dijonnais qui chante un peu trop bien du Michel Fugain, et puis gueuler à tue-tête que la vie sans Maryse est une vie de rien, avec « Les amours démodés » comme hymne.

Sous les traits du grand Vincent Garanger, Charles vous vrille les tripes, d'entrée de jeu. Un simple geste, une voix pleine d'éclat, une façon un peu trop extravertie de proner la beauté des choses, et tout le personnage se dévoile à nous, en quelques gestes, en quelques phrases. Charles passe à côté de sa vie, ayant tout construit sur ses deux passions, sa femme et son idole ; lui, entre les deux, s'est perdu. Et c'est cette errance que l'acteur, pathétique et grandiose, nous donne à sentir. Derrière ce personnage se dévoile toute une province de petites gens, trop petits pour être ce qu'ils voudraient être, trop grands pour tenir entre les quatre murs d'une existence. Il y a quelque chose de bouleversant dans le jeu de l'acteur, qui pourtant ne recule jamais devant la drôlerie, l'excès, le burlesque.

Fabrice Melquiot, auteur de ce texte subtil et frontal, intelligent et sanguin, signe lui-même la mise en scène du spectacle. Il prolonge subtilement la profondeur de la pièce, grâce à un système de jeu de masques qui mettent en valeur la perte d'identité du personnage, sa difficulté à s'accepter soi-même (c'est en endossant son propre masque qu'il finira par se retrouver vraiment), grâce à un jeu de lumière finement dosé, qui nous place entre les spotlights colorés du karaoké et les ombres du protagoniste, grâce à un intelligent traitement du rapport au public. Rare de voir un auteur s'effacer ainsi devant le talent de son acteur, de le voir déposer ainsi son texte comme un cadeau aux pieds du comédien. Cette confiance est payante : Quand j'étais Charles est bouleversant et drôle, triste et ricanant, violent et doux. Modeste et touchant comme une chanson d'Aznavour.

 

Danielle Krupa / www.allez-zou.fr
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