Walking Thérapie
Walking Thérapie

Spectacle de la compagnie Victor B (Belgique), vu le 16 juillet, au Théâtre des Béliers, à l'occasion du festival d'Avignon Off 2016


Interprètes : Nicolas Buysse, Fabio Zenoni
Direction d'acteur et dramaturge : Fabrice Murgia
Création musicale : Maxime Glaude
Scénographie
: Ditte Van Brempt

Genre : Spectacle hors les murs / déambulation théâtrale, écouteurs sur les oreilles
Durée : 1h15
Public : Tout public à l'affût du malheur des autres, pouvant marcher (et potentielle
ment courir)

Création 2015 du Off d'Avignon

Voilà un spectacle qui n'a presque pas besoin de technique (à vérifier tout de même), qui ne coûte pas cher (à vérifier tout de même), et qui n'a pas besoin de salle (bon, ça j'ai vérifié) ! Si l'argument suffit aux programmateurs d'où qu'ils viennent, alors qu'ils en prennent 5 ! Ou 12, ou 24 ! Nicolas Buysse et Fabio Zenoni nous ont montré pendant le festival Off d'Avignon qu'ils avaient de l'endurance en jouant le spectacle 2 fois par jour (dont 1 en plein cagnard), 12 jours d'affilée. Ce qui n'est pas peu dire. Succès de nouveau assuré d'ailleurs -après une première salve en 2015 (puisqu'il avait été joué à la Manufacture), puis en 2016 à Chalon dans la rue -, et complet en ce mois de grâce de juillet 2016, à peine quelques heures après le début du festival. Si cela ne suffit pas pour vous convaincre, lisez encore les quelques lignes qui suivent. Mais vous en apprendrez trop sur le spectacle. Je vous préviens. (C'était intéressant de se retrouver tous dans une cour sans savoir ce qui nous attendait, au début du spectacle. Assis sur nos tabourets Quechua, je me demandais même si nous allions réellement - comme promis - partir en balade).

Vous aimez bien regarder la misère des autres et vous en moquer, dans votre tête ou à voix haute? Mais votre psy est en vacances et vous n'avez plus personne à qui le confier ? (Ou avec qui le partager?) Qu'à cela ne tienne, enfilez le casque, ce spectacle est fait pour vous. On vous livre même le tabouret en tissu transportable. Car pourquoi se mentir ? La misère est à notre portée. Dans la rue, des tas de gens vont mal. Il suffit de nous promener ensemble et de nous asseoir à quelques mètres pour le constater. Elle est peut-être là la solution pour dégoter le bonheur ! Accepter le malheur des autres. C’est le postulat de départ de nos deux guides spirituels "audio-branchés".

Marcher pour embrasser le malheur. Celui des autres, bien sûr. Celui de ceux que l'on croise au cours de la balade et qui ne sont pas équipés de casque audio. Car si l'équipe nous en distribue un avant de partir, c’est pour ne pas louper une miette des commentaires facétieux, acerbes et incessants des 2 baladins traqueurs Nicolas Buysse et Fabio Zenoni (équipés pour l’occasion d’un micro et d’une antenne de diffusion radio). Cinquante à cent personnes dans le groupe (le gars Buysse nous a même ramenés au Théâtre des Béliers avec un son de cloches de moutons… imaginez!) suivent leurs guides spirituels dans les rues d'Avignon (ou d’ailleurs, mais oui, chez vous il y a aussi des moutons), et se convertissent collectivement au contact de l'espace urbain, vous savez… les gens qui vont mal ! Les commentaires cinglants des 2 comparses fusent dans nos oreilles : "Regardez la tête du mec à droite il va bientôt mourir". Et de s’adresser sous nos yeux à un échantillon humain : "Madame, vous semblez ne pas aller bien, êtes-vous sûre de ne pas avoir une maladie terrible?"... Les comédiens improvisent, les passants tentent une réplique confuse, voyant bien que quelque chose se trame, mais ne découvrent pas tout de suite le public, installé plus intimement, un peu plus loin. Les participants jubilent.

Les progressions entre un lieu et un autre, où le public posera son tabouret quelques minutes pour une mini conférence thérapeutique, sont orchestrées avec soin et permettent à la progression de la pièce de conserver un excellent rythme. Les haltes offrent davantage d’écriture. Elles permettent de dévoiler le jeu des acteurs et le scénario de la fissure et du manque de sérénité qui animent finalement nos deux coachs. Le jeu est habilement entrecoupé d’écritures et d’impros qui font peu à peu perdre les repères artistiques. Le groupe réagit d’une seule voix, ne résistant pas à cette invitation fossoyeuse mais libératrice, dansant, sautillant çà et là, chantant en exhortant à la mort, sous l’impulsion bienheureuse des deux guides, et les regards ahuris des passants.

Depuis que j'ai découvert "Le Chagrin des Ogres", je ne manque pas de suivre l'écriture et le travail transgressifs de Fabrice Murgia. Car nul doute qu'il s'y trouve toujours quelque chose de percutant et de libérateur, et qu'il s'entoure toujours de bons comédiens. "Walking Thérapie" le confirme en nous plongeant dans le quotidien du malheur et de l’absurde, le nôtre, et en nous posant comme acteurs et témoins de la malséance. Le public exulte, rigole, et se transforme lui-même en complice à l’affût, dans une forme de parodie comique contraire aux convenances, dans la bonne humeur de cette entrée hors norme.

Danielle Krupa / Allez Zou !

Retour à l'accueil