Seuls
07 oct. 2016Spectacle de Wajdi Mouawad, vu au Théâtre national de la Colline, le 4 octobre 2016
Texte : Wajdi Mouawad
Mise en scène : Wajdi Mouawad
Interprétation : Wajdi Mouawad
Genre : Théâtre
Public : Adulte
Durée : 2 heures
Wajdi Mouawad vient de prendre les rênes de la Colline. Et quand Wajdi Mouawad monte un spectacle, j’y vais, quand bien même la critique du journal "Le Monde" est mauvaise. Et devant la complexité de la proposition, je serai bien plus nuancée.
Le dispositif scénique est trompeusement simple. Wajdi Mouawad a beau être seul en scène, l’équipe technique du projet est très lourde. L’auteur-comédien-plasticien, juste d’un caleçon vêtu, évolue sur un praticable gigogne qui, sous l’effet des jeux de lumières, des vidéos, des ouvertures et des paravents, se métamorphose en tous les espaces possibles. C’est l’histoire d’un étudiant en sociologie de l’imaginaire, Harwan, qui rédige une thèse sur Robert Lepage. Notre thésard semble jouer de malchance : une rupture sentimentale, un téléphone capricieux à la vertu théâtrale plutôt comique, un Robert Lepage qui disparaît à l’autre bout du monde alors que Harwan vient juste de le traverser pour le rencontrer, un père hospitalisé pour un AVC, jusqu’à une conclusion qui n’en finit pas de ne pas vouloir s’imposer. A la façon de "Shutter Island", la pièce bascule totalement à mi-parcours ; à la façon de l’écriture nord-américaine, tous les faisceaux d’indices disséminés ici et là pendant le spectacle se réunissent pour faire sens.
Pour le néophyte qui ne connaît ni Robert Lepage ni Wajdi Mouawad, c’est un spectacle total, un choc esthétique qui crée le ravissement et emporte les ovations du public. Pour un spectateur plus averti, c’est autrement plus mitigé ! La première partie du spectacle au cours de laquelle nous découvrons les déboires de notre étudiant est d’une banalité confondante, bavarde et ennuyeuse. Le jeu est tout juste passable, fort heureusement relevé de quelques notes d’humour salvatrices. J’ai tout de même piqué un petit somme ! Puis le tempo change et le presque plagiat de Lepage m’a littéralement exaspéré ! Quand arrive la performance finale, au sens plastique du terme, c’est enfin une explosion de beauté, de sens, de profondeur et qui invite à reconsidérer tout ce qui précède.
Ce que j’avais d’abord pris pour une œuvre de jeunesse est plutôt une œuvre charnière. Wajdi Mouawad entreprend de dire autrement que par le lyrisme des mots, les maux – ceux de la relation au père (réel ou de théâtre), à la guerre, à l’identité, à la création. Les nombreuses références théâtrales – Robert Lepage, bien sûr, mais aussi Deborah Warner ou Ilka Schönbein – et plastiques – Pollock, Dubuffet et surtout Rembrandt – disent la naissance même de l’art: faire acte de création, c’est d’abord s’emparer de ses prédécesseurs pour mieux trouver sa propre voie/voix. "Seuls" de Wajdi Mouawad ne m’a pas bouleversée comme ont pu le faire précédemment "Incendie" au théâtre ou "Anima" en roman. Mais c’est une pièce qui se révèle sur la longueur et qui dit le projet créatif à venir de son auteur. Il en faut du courage et de l’authenticité pour se présenter ainsi, humblement et à nu, à son nouveau public !
Catherine Wolff
